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Tribune : Pourquoi les services en ligne deviennent (presque) tous moins bons avec le temps

Si vous vous êtes déjà demandé pourquoi Facebook ressemble davantage à une plateforme saturée de publicité qu’à un réseau social, pourquoi vos publications LinkedIn soigneusement préparées disparaissent dans un vide algorithmique, ou pourquoi Netflix semble étirer une seule saison de Stranger Things sur plusieurs mois, alors vous avez déjà fait l’expérience de l’enshittification. Le terme « enshittification » a été inventé par l’écrivain Cory Doctorow pour décrire la dégradation progressive des services en ligne qui amélioraient autrefois nos vies.

Ce n’est pas une impression. Ces plateformes deviennent réellement moins bonnes. Et il existe un schéma très prévisible dans la manière dont cela se produit.

Les quatre étapes de la dégradation des plateformes

L’enshittification suit une trajectoire claire. En effet, les plateformes ne commencent pas en étant mauvaises. Au contraire, elles démarrent en étant utiles, voire agréables. Mais leur déclin suit généralement quatre étapes distinctes.

  • Étape 1 : être au service des utilisateurs. La plateforme débute en proposant quelque chose que les utilisateurs veulent réellement.
  • Étape 2 : être au service des clients professionnels. Avec la croissance de la base d’utilisateurs, il faut générer des revenus. La plateforme commence alors à séduire les annonceurs et les entreprises, tout en évitant de dégrader l’expérience utilisateur.
  • Étape 3 : extraire de la valeur des clients professionnels. L’entreprise entre en bourse ou attire des investisseurs importants. La pression pour générer de la croissance et des profits augmente. Elle commence à presser ses clients professionnels.
  • Étape 4 : extraire de la valeur de tout le monde. La plateforme atteint la saturation. Pour continuer à croître, elle détériore l’expérience pour tous. Les utilisateurs subissent publicité, spam et manipulation algorithmique. Les entreprises paient plus pour un service moins efficace.

Ce schéma dépasse la technologie. Il reflète la trajectoire classique des entreprises dans notre système économique : démarrer centré utilisateur, croître rapidement, monétiser agressivement, puis extraire un maximum de valeur jusqu’à épuisement.

Au-delà des réseaux sociaux : une logique qui se généralise

Les réseaux sociaux ont été les premiers touchés, mais le phénomène s’étend à tous les services numériques. Les plateformes de streaming, par exemple, proposaient initialement un abonnement unique sans publicité. Aujourd’hui, ces offres coûtent plus cher et se fragmentent.

Les applications de rencontre illustrent parfaitement cette logique. Tinder, conçu au départ comme un outil simple et gratuit, est devenu une machine à frustration où les algorithmes limitent la visibilité des profils sans abonnement payant. Le e-commerce suit la même trajectoire. Amazon privilégie les résultats sponsorisés au détriment de la qualité ou du prix. eBay est devenu saturé d’annonces promues, rendant la recherche plus complexe.

L’économie d’une dégradation inévitable

Ce phénomène est lié à un modèle économique basé sur la croissance infinie et la rentabilité à court terme. Au départ, les plateformes créent de la valeur pour attirer des utilisateurs. Une fois le marché saturé, elles n’ont plus qu’une option : extraire davantage de valeur de leurs utilisateurs existants.

Le marché boursier exige une croissance continue, ce qui est impossible dans un monde aux ressources finies. Plus une entreprise grandit, plus il devient difficile de maintenir ce rythme. Résultat : la seule manière d’augmenter les profits consiste à dégrader le service tout en augmentant les prix.

Quand même le capitalisme atteint ses limites

Ce modèle n’est pas durable. Une extraction excessive finit par détruire la valeur elle-même. Lorsque les utilisateurs se détournent, les effets de réseau jouent à l’envers et accélèrent la chute.

Même d’un point de vue strictement économique, cette stratégie est contre-productive. Elle privilégie le court terme au détriment de la pérennité. Certaines entreprises ont tenté de ralentir ce processus. Google, malgré ses défauts, a longtemps préservé la qualité de ses produits principaux. eBay, en conservant une interface familière, a partiellement résisté à une transformation radicale.

Les contre-exemples qui fonctionnent

Certaines plateformes échappent à cette logique. Wikipedia en est l’exemple le plus marquant. Organisation à but non lucratif financée par des dons, elle ne subit pas la pression des investisseurs et peut se concentrer sur sa mission. Les projets open source comme Linux suivent la même logique. Ils évoluent grâce à la contribution collective, et non à la recherche de profit.

Ces modèles montrent que le problème est structurel. L’absence de pression financière permet de privilégier l’utilité plutôt que l’extraction. Les néobanques comme Monzo ou Revolut ont aussi démontré qu’une meilleure expérience utilisateur pouvait séduire le marché. Reste à voir si elles résisteront à la pression des investisseurs à long terme.

Les solutions qui ont déjà existé

Cory Doctorow rappelle que des mécanismes ont déjà permis de limiter ces dérives : concurrence, régulation, pouvoir des travailleurs et interopérabilité. L’exemple du téléphone est révélateur. À ses débuts, le secteur était fragmenté et inefficace. La solution est venue de la régulation, qui a imposé des règles d’interconnexion et de service universel.

Ce modèle a également été appliqué à l’électricité ou à l’eau. Aujourd’hui, la question de l’interopérabilité est centrale. Permettre aux utilisateurs de modifier, réparer ou interconnecter les services numériques limiterait le pouvoir des plateformes fermées.

Les plateformes dépendent entièrement de leurs utilisateurs. Sans engagement, leur modèle s’effondre. L’enshittification n’est donc pas une fatalité. Elle résulte de choix économiques et politiques.

À propos de l’auteur

Jamie Dobson est le fondateur de Container Solutions. Depuis plus de dix ans, il accompagne les entreprises dans leur transition vers des architectures cloud natives. Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages sur la transformation numérique.

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