
À mesure que les usages numériques explosent sur le continent africain, une question s’impose avec de plus en plus d’acuité : comment soutenir cette croissance sans une infrastructure énergétique fiable et adaptée ? Pour de nombreux observateurs, le développement des data centers pourrait devenir un catalyseur majeur de la modernisation énergétique en Afrique.
Alors que le taux de pénétration du numérique approche les 100 % dans plusieurs régions du monde, l’Afrique reste l’un des marchés à plus fort potentiel. Selon les données du Mobile Economy Report de la GSMA, l’adoption des smartphones en Afrique subsaharienne devrait passer de 51 % en 2022 à 87 % d’ici 2030. Dans le même temps, la consommation moyenne de données mobiles par utilisateur devrait presque quadrupler pour atteindre 18 Go par mois à l’horizon 2028.
Cette croissance rapide ne concerne pas uniquement les usages mobiles. Le développement des services financiers numériques, du cloud et surtout des applications d’intelligence artificielle génère une demande informatique de plus en plus énergivore. Les applications d’IA générative et de machine learning consomment jusqu’à dix fois plus d’énergie que les recherches traditionnelles, accentuant la pression sur des réseaux électriques déjà fragiles.
Un retard structurel en infrastructures de data centers
À la mi-2025, l’Afrique comptait environ 223 data centers répartis dans 38 pays, soit moins de 0,02 % du total mondial estimé à plus de 11 800 installations. L’Afrique du Sud domine le classement avec 56 sites, suivie du Kenya et du Nigeria. À eux trois, ces pays concentrent plus de 40 % des capacités africaines.
Jusqu’à présent, une partie importante des besoins africains était assurée par des data centers situés en Europe. Mais la montée en puissance des usages numériques, combinée aux exigences de faible latence et aux enjeux de souveraineté des données, pousse de plus en plus de pays à privilégier l’hébergement local.
Selon les estimations de la Chambre africaine de l’énergie, le marché africain des data centers était évalué à 3,49 milliards de dollars en 2024 et pourrait atteindre 6,81 milliards de dollars d’ici 2030, avec un taux de croissance annuel proche de 12 %.
L’énergie, principal frein mais aussi opportunité
Le principal obstacle reste l’accès à une électricité stable et fiable. Dans plusieurs pays, les coupures fréquentes contraignent les opérateurs de data centers à recourir massivement aux générateurs diesel, ce qui alourdit les coûts et l’empreinte environnementale. Le Nigeria illustre bien cette problématique, avec un réseau électrique souvent incapable d’assurer une alimentation continue, y compris dans les zones les plus connectées comme Lagos.
À l’échelle du continent, la demande électrique des data centers devrait atteindre environ 2 GW d’ici 2030. À titre de comparaison, la capacité mondiale des data centers est attendue à près de 249 GW à la même échéance, sans compter les besoins liés au refroidissement et aux infrastructures auxiliaires.
Pour autant, cette demande croissante constitue aussi une opportunité. Les data centers offrent une visibilité à long terme sur la consommation énergétique, ce qui peut rassurer les investisseurs et encourager le financement de nouvelles capacités de production, notamment dans les énergies renouvelables et la modernisation des réseaux.
Afrique du Nord et marchés émergents en première ligne
En Afrique du Nord, l’Égypte et le Maroc se positionnent comme des hubs régionaux grâce à leur situation géographique stratégique entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient. L’Égypte mise sur des coûts compétitifs du foncier et de l’électricité, tandis que le Maroc accélère la modernisation de ses infrastructures et adapte son cadre réglementaire pour attirer les investissements dans les data centers.
En Afrique subsaharienne, certains pays avancent plus rapidement que d’autres. Le Kenya, dont le mix électrique repose déjà majoritairement sur des sources renouvelables, attire des projets de data centers à faible empreinte carbone. L’Afrique du Sud, premier marché du continent, voit une forte demande autour de Johannesburg et du Cap, avec des projets intégrant de plus en plus le solaire.
Un enjeu structurant pour la souveraineté numérique
Au-delà des aspects technologiques, le développement des data centers locaux répond à des enjeux plus larges de souveraineté des données, de résilience économique et de sécurité nationale. Tous les pays africains ne pourront pas suivre le même rythme, notamment en raison des contraintes liées à l’eau ou à l’accès aux énergies renouvelables. Certains devront s’appuyer sur des coopérations régionales ou sur des solutions hybrides combinant différentes sources d’énergie.
Dans ce contexte, les data centers apparaissent moins comme un simple maillon de l’économie numérique que comme un levier structurant, capable d’accélérer à la fois la transformation digitale et la modernisation énergétique du continent africain.
W.N d’après communiqué