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IA, GPU, connectivité et souveraineté : Lassina Koné trace la feuille de route africaine au Mobile World Congress 2026

À Barcelone, en marge du Mobile World Congress 2026, Lacina Koné, directeur général de Smart Africa, a détaillé dans une interview accordée au podcast DigiClub, animé par Walid Naffati et Nadya Jannene, la stratégie africaine pour une intelligence artificielle souveraine, mutualisée et orientée usages.

À travers cet échange, c’est une vision beaucoup plus structurée du numérique africain qui se dessine, où l’IA, les infrastructures de calcul, la connectivité régionale et la souveraineté des données avancent comme un seul et même chantier.

Derrière cette prise de parole, un changement de posture se confirme. L’Afrique ne cherche plus seulement à adopter l’intelligence artificielle. Elle veut désormais en définir les priorités selon ses propres réalités économiques, linguistiques et territoriales.

Une IA utile, au cœur d’une stratégie continentale

Pour Lassina Koné, l’enjeu central n’est pas de courir derrière les effets de mode technologiques. La priorité est de construire une IA utile, capable de répondre à des besoins concrets dans l’agriculture, la santé, l’éducation, le climat ou encore l’administration publique. Autrement dit, une IA pensée pour produire de la valeur sur le terrain, et non pour multiplier les démonstrations sans impact.

Cette approche s’inscrit dans une dynamique politique déjà enclenchée. Depuis la Déclaration de Kigali adoptée par 49 pays africains, le continent tente de structurer une vision commune de l’intelligence artificielle. La création du Conseil africain de l’IA constitue l’une des traductions les plus concrètes de cette volonté. Ce cadre doit permettre de transformer les ambitions politiques en plan de travail opérationnel sur les douze prochains mois.

GPU, data centers : le pari de la mutualisation

Mais très vite, la discussion revient à ce qui constitue aujourd’hui le principal verrou : l’infrastructure. Car sans puissance de calcul, pas d’IA à grande échelle. Le continent manque encore de ressources de calcul suffisantes, notamment en GPU, indispensables à l’entraînement, au déploiement et à l’exploitation des modèles.

Plutôt que de pousser chaque pays à bâtir son propre data center IA, Smart Africa défend une autre logique. L’idée, résumée par Lassina Koné, consiste à “ubériser” l’accès aux GPU. En clair, permettre à des pays ou à des acteurs privés disposant d’infrastructures puissantes de mettre cette capacité à disposition d’autres marchés africains qui n’ont pas les moyens d’investir seuls.

Cette vision repose sur une logique simple : à l’échelle d’un pays, la demande reste parfois insuffisante pour rentabiliser de telles infrastructures. À l’échelle du continent, en revanche, le modèle devient beaucoup plus crédible. Dans cette équation, la Tunisie est d’ailleurs explicitement citée comme un emplacement stratégique. Sa position géographique au nord du continent pourrait lui permettre d’héberger des infrastructures capables de servir à la fois l’Afrique et l’Europe.

Souveraineté numérique : reprendre le contrôle sans s’isoler

La souveraineté numérique, dans cette vision, ne signifie pas l’autarcie. Lassina Koné insiste plutôt sur la notion de contrôle. Il ne s’agit pas de prétendre fabriquer localement toute la chaîne technologique, mais d’être capable de garder la main sur les données, les infrastructures critiques et les conditions de déploiement.

L’objectif est donc d’héberger les données sur le continent, d’installer localement les équipements, même lorsqu’ils sont conçus ailleurs, et de négocier avec les fournisseurs mondiaux à partir d’une position plus collective et plus équilibrée. C’est aussi dans ce contexte qu’apparaît l’idée des Data Embassies, ces “ambassades de données” déjà expérimentées dans certains modèles européens, permettant de conserver un contrôle juridique sur des données hébergées hors frontières.

Connectivité : la dorsale africaine comme pièce maîtresse

Mais cette ambition ne peut tenir sans un autre pilier trop souvent sous-estimé : la connectivité intracontinentale. Aujourd’hui, l’Afrique reste fortement dépendante des câbles sous-marins qui longent ses côtes. Ils assurent l’essentiel de la connectivité internationale, mais la connectivité terrestre entre pays africains reste encore insuffisante. En d’autres termes, le continent est souvent mieux connecté vers l’extérieur qu’en son sein.

Cette faiblesse devient critique dès qu’un incident survient. Lassina Koné rappelle d’ailleurs que les coupures de câbles sous-marins observées en 2025 au large de la Côte d’Ivoire ont montré à quel point l’absence de routes terrestres alternatives pouvait fragiliser l’ensemble du réseau africain. C’est pour répondre à cette fragilité que Smart Africa pousse depuis plusieurs années le projet d’Intra-Africa Connectivity. Son objectif est clair : faire en sorte que chaque pays africain soit relié par voie terrestre à au moins deux pays voisins.

Derrière cette règle simple se cache un enjeu structurant : construire une véritable dorsale internet intracontinentale. Un prérequis pour assurer la résilience du réseau, fluidifier les échanges de données et rendre possible la mutualisation des infrastructures numériques, notamment pour l’IA. Sans cette backbone, pas de marché numérique africain intégré.

Langues locales, inclusion et rôle des startups

L’autre dimension forte de cette vision concerne l’inclusion. Avec plus de 2 000 langues sur le continent et un taux d’analphabétisme encore élevé dans plusieurs régions, l’Afrique pourrait sembler désavantagée face à la révolution des modèles de langage. Lassina Koné soutient l’inverse.

Pour lui, l’IA représente une opportunité historique de démocratiser l’accès à la technologie grâce aux langues locales. Les modèles peuvent permettre d’interagir en berbère, en dialecte tunisien ou dans d’autres langues africaines, ouvrant ainsi l’accès à des populations longtemps exclues de certains services numériques.

Mais ces modèles restent imparfaits. Les accents, les variantes locales, les dialectes spécifiques sont encore mal maîtrisés. Un terrain d’opportunité direct pour les startups africaines. Le message est clair : ne pas attendre les solutions des grandes plateformes internationales. L’exemple du Mobile Money le prouve. L’innovation peut émerger localement et s’imposer à grande échelle.

Au fond, ce que révèle cet entretien, c’est une Afrique qui tente de penser l’IA comme un projet systémique. Un projet où la puissance de calcul, la souveraineté des données, les infrastructures réseau, les langues locales et les startups sont étroitement liés. La question n’est plus de savoir si le continent participera à l’économie mondiale de l’IA. Elle est désormais de savoir quels acteurs sauront s’imposer dans cette nouvelle architecture numérique en construction.

Cet épisode de DigiClub a été produit à Barcelone avec le soutien de Huawei, ooredoo, Bac Pay et Vermeg.

Walid Naffati

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