En bref

Pourquoi les données africaines passent encore par l’Europe pour circuler en Afrique ?

L’Afrique devra investir environ 36 milliards de dollars par an d’ici 2040 pour développer ses infrastructures numériques. Ce chiffre, issu du rapport Dynamiques du développement en Afrique 2025 publié par l’OCDE et la Commission de l’Union africaine, ne se limite pas à un enjeu de connectivité. Il met en lumière un paradoxe structurel qui freine encore la transformation numérique et économique du continent.

Une Afrique mieux connectée au monde qu’à elle-même

Grâce à la multiplication des câbles sous-marins, l’Afrique est aujourd’hui relativement bien connectée à l’Europe, à l’Asie et à l’Amérique du Nord. En revanche, les connexions intra-africaines restent fragmentées, coûteuses et insuffisantes. Dans de nombreux cas, les flux de données échangés entre deux pays africains transitent par des infrastructures situées hors du continent avant d’y revenir. Cette architecture entraîne des coûts élevés, une latence accrue et une dépendance structurelle vis à vis de réseaux étrangers, pénalisante pour les entreprises locales et les services numériques émergents.

Tunisie et Afrique du Nord : un rôle de hub encore sous-exploité

En Afrique du Nord, et particulièrement en Tunisie, ce paradoxe est encore plus visible. La région bénéficie d’une proximité géographique directe avec l’Europe, d’un accès à plusieurs câbles sous-marins et d’un écosystème numérique relativement mature. Pourtant, les interconnexions régionales entre pays nord-africains restent limitées, tandis que les flux de données continuent majoritairement de transiter par l’Europe. Pour la Tunisie, qui ambitionne de se positionner comme hub numérique régional entre l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient, l’enjeu est stratégique. Sans dorsales régionales solides, points d’échange Internet renforcés et data centers interconnectés à l’échelle maghrébine et africaine, le pays risque de rester un simple point de passage, sans capter pleinement la valeur économique liée au cloud, aux services numériques avancés et à l’intelligence artificielle.

La fibre optique comme socle de l’économie numérique

Le rapport rappelle que les 36 milliards de dollars annuels ne concernent pas uniquement le déploiement de câbles. Ils couvrent l’ensemble de l’ossature numérique du continent, incluant les dorsales nationales et régionales en fibre optique, les câbles sous-marins, les stations d’atterrissement, les data centers, les interconnexions transfrontalières et les réseaux mobiles haut débit. Sans cette infrastructure de base, ni la 5G, ni le cloud, ni les usages liés à l’IA ne peuvent se développer de manière compétitive à l’échelle locale.

Une fragmentation qui freine la création de valeur

L’absence de réseaux régionaux solides limite l’émergence de marchés numériques intégrés en Afrique. Les entreprises locales subissent des coûts de connectivité plus élevés que leurs concurrentes internationales, tandis que les fournisseurs de services numériques peinent à proposer des solutions à faible latence. Cette fragmentation réduit la capacité du continent à capter la valeur générée par les services numériques et renforce la dépendance vis à vis de plateformes étrangères.

Industrialisation numérique et compétitivité

Le rapport établit un lien direct entre infrastructures numériques et transformation productive. Industrie 4.0, services numériques avancés, cloud local et intelligence artificielle nécessitent des réseaux fiables, stables et économiquement soutenables. La fibre optique devient ainsi un facteur de production stratégique, comparable à l’électricité ou aux infrastructures de transport au siècle dernier.

Le financement existe, la gouvernance reste un frein

Contrairement à une idée répandue, les ressources financières ne sont pas absentes. Banques de développement, investisseurs privés et fonds souverains manifestent un intérêt réel pour les infrastructures numériques africaines. Les principaux obstacles résident dans la faiblesse des cadres réglementaires, le manque de projets structurés à l’échelle régionale et l’insuffisance des partenariats public privé. Le rapport insiste sur la nécessité de projets mutualisés et bancables pour accélérer les déploiements.

Vers un nouveau rôle des États

Les auteurs appellent les gouvernements africains à évoluer vers un rôle de stratège et de facilitateur. Mutualisation des infrastructures, modèles d’accès ouvert et vision long terme sont identifiés comme des leviers essentiels pour éviter la duplication inefficace des réseaux et améliorer la rentabilité globale des investissements.

Un enjeu de souveraineté numérique

Faute d’investissements coordonnés, le risque est celui d’une fracture numérique durable. Zones rurales marginalisées, PME dépendantes de services hébergés à l’étranger, faible captation locale de la valeur numérique. À l’ère du cloud et de l’IA, la fibre optique devient un enjeu de souveraineté économique, bien au-delà d’un simple sujet technique.

2040 se joue maintenant

Le rapport est explicite sur la temporalité. Les décisions prises entre 2025 et 2030 seront déterminantes pour la capacité du continent à rattraper son retard numérique. Retarder les investissements revient à consolider un modèle de dépendance dont il sera difficile de sortir.

Au-delà des chiffres, le constat est clair. Tant que les données africaines devront quitter le continent pour y circuler, la promesse d’un marché numérique intégré restera inachevée.

Walid Naffati

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