
À Kampala, l’heure n’est plus aux simples démonstrations de force algorithmique. Le sommet consacré à la « DeepTech » (qui s’est tenu le 30 avril 2026) a agi comme un révélateur des ambitions et des blocages d’un écosystème ougandais à la croisée des chemins. Si l’appétence pour l’intelligence artificielle est réelle (90 % des organisations locales se disent prêtes à franchir le pas), le passage à l’échelle reste le principal point de friction.
Le « gâteau à cinq couches » et le défi énergétique
Pour les experts réunis dans la capitale ougandaise, l’IA ne peut être déconnectée des réalités physiques du continent. Le concept du « gâteau à cinq couches » a dominé les échanges sur l’infrastructure : avant de penser aux applications ou aux modèles de langage, il faut assurer le socle énergétique. Sans une maîtrise des réseaux et du stockage, la souveraineté numérique reste une vue de l’esprit (Amir Belgacem l’a rappelé avec force : sans énergie, il n’y a pas d’IA).
À ce défi matériel s’ajoute celui du capital humain. Malick Diouf (PDG de LAfricaMobile) a pointé une contradiction majeure : la difficulté de bâtir une IA endogène alors que les meilleurs ingénieurs du continent sont massivement recrutés par les multinationales étrangères.
Guérir de la « Pilotitis »
L’une des interventions les plus remarquées a été celle d’Uyoyo Edosio (Banque africaine de développement). Elle a posé un diagnostic sévère sur ce qu’elle nomme la « Pilotitis » : cette tendance chronique à multiplier les projets pilotes sans jamais atteindre le stade industriel.
Pour attirer les financements internationaux, l’Ouganda est invité à rompre avec une certaine « modestie » dans son branding pour imposer une vision claire sur le long terme. L’idée est d’inverser le rapport de force avec les bailleurs de fonds : ne plus attendre des directives, mais proposer une feuille de route souveraine (un plan sur dix ans avec des étapes chiffrées).
L’IA comme outil de justice sociale
Loin des gadgets, des cas d’usage concrets émergent dans des secteurs régaliens comme la justice. Dans le domaine de la « Legal Tech », l’automatisation de tâches répétitives (rédaction d’affidavits, analyse de documents) permet déjà de démultiplier l’impact des professionnels du droit, avec des gains de productivité allant de 5 à 10 fois.
L’inclusion passe également par la langue. Le projet Sunflower (Sunbird AI) travaille déjà sur 31 langues locales (une étape cruciale pour que l’IA ne devienne pas un nouvel outil d’exclusion dans un pays où la contextualisation linguistique est une nécessité absolue).
L’ombre d’Instadeep et le besoin de capital patient
Le succès de la pépite tunisienne Instadeep a plané sur les discussions consacrées au financement. Le message des investisseurs (dont Mohamed Ali Lakhoua d’Africinvest et Houda Ghozzi d’Open Startup) est limpide : pour réussir, les startups ougandaises doivent être « globales dès la conception ».
Cependant, le déploiement de la « DeepTech » en Afrique exige un changement de paradigme financier. Contrairement aux services numériques classiques, l’IA requiert un « capital patient », capable de soutenir des phases de recherche et développement de 18 à 24 mois sans rentabilité immédiate.
Alors que le gouvernement ougandais s’apprête à publier son rapport national sur l’écosystème en juin 2026, l’enjeu pour Kampala est désormais de transformer ses « bacs à sable » réglementaires en véritables autoroutes pour l’innovation commerciale.
A noter que l’Ouganda a intégré l’IA dans son quatrième Plan National de Développement (NDP4), marquant une volonté politique forte de faire de cette technologie un pilier de son économie future.
Walid Naffati en direct de Kampala (Ouganda)