
Au cœur du Mobile World Congress 2026 à Barcelone, nous avons rencontré Alain Maupin, Vice-President & Head of Customer Unit East & North Africa chez Ericsson EMEA (cliquez ici pour consulter l’interview vidéo sur Youtube). Un homme qui pilote les relations commerciales et technologiques d’Ericsson sur pas moins de 27 pays, de l’Algérie jusqu’au Zimbabwe. Une conversation dense, sans langue de bois, sur l’état réel de la 5G en Afrique, les freins à la 5G Standalone et la montée en puissance de l’intelligence artificielle dans les réseaux télécoms.
La question peut paraître naïve, mais elle mérite d’être posée : où en est vraiment la 5G sur le continent africain ? Alain Maupin est formel : le déploiement avance, et les résultats dépassent souvent les attentes.
Parmi les pays les plus avancés, il cite la Tunisie, le Kenya, la Tanzanie ou encore la Zambie. Dans ces marchés, le taux d’adoption de la 5G est en progression constante, porté par un appétit croissant des utilisateurs pour le très haut débit et les contenus consommateurs de données.
Mais c’est le cas tunisien qui retient particulièrement l’attention. Le déploiement de la 5G en mode FWA (Fixed Wireless Access, c’est-à-dire la 5G utilisée comme substitut à la connexion fixe à domicile) a généré un effet inattendu : une explosion simultanée des abonnements à la fibre optique. Comme si offrir du très haut débit sans fil avait, paradoxalement, aiguisé l’appétit des Tunisiens pour la connectivité fixe de qualité.
Ce phénomène, loin d’être isolé, est selon Maupin assez courant dans la région : amener du très haut débit crée un effet d’emballement. Les deux technologies (5G FWA et fibre optique) ne se cannibalisent pas, elles se complètent, certains opérateurs les déployant en parallèle sur une même zone géographique, l’une servant de fallback à l’autre.
5G Standalone : un potentiel mal compris, pas rejeté
Si la 5G FWA a su convaincre le grand public, la 5G Standalone (SA) -la version la plus aboutie de la technologie, fonctionnant sans s’appuyer sur une infrastructure 4G existante- peine encore à s’imposer dans les plans d’investissement des opérateurs africains. Pourquoi ?
Alain Maupin écarte d’emblée l’idée d’une résistance idéologique. Il s’agit avant tout d’un problème de compréhension et de calcul financier. La 5G SA représente des investissements significatifs, et les opérateurs ont besoin de cas d’affaires solides avant de se lancer. Or, cette technologie ne s’adresse pas au grand public : elle vise les entreprises et les industries, avec des exigences très spécifiques.
Concrètement, la 5G SA permet d’atteindre des niveaux de latence extrêmement bas (temps de réponse quasi instantané), des débits montants élevés, et une sécurité renforcée. Autant de caractéristiques qui ouvrent la voie à des cas d’usage que la 5G classique ne peut pas adresser correctement.
Parmi les domaines qui suscitent déjà un fort engouement dans la région : les missions critiques. Comprenez : les forces de l’ordre, les pompiers, les services hospitaliers, les ambulances, et même certaines applications de défense. Des secteurs qui ont longtemps fonctionné sur des réseaux radio privés et qui voient dans la 5G SA une opportunité de modernisation majeure, avec le niveau de sécurité et de fiabilité que cela implique.
La conclusion d’Alain Maupin est claire : le travail de pédagogie autour de la 5G SA, c’est maintenant qu’il doit se faire, conjointement entre les équipementiers comme Ericsson et les opérateurs, pour convaincre les entreprises et industries d’adopter ces nouveaux usages.
IA et réseaux : deux logiques à ne pas confondre
La conversation prend une dimension particulièrement éclairante lorsqu’on aborde le sujet de l’intelligence artificielle. Alain Maupin introduit une distinction fondamentale, souvent négligée dans les discours grand public : l’IA pour les réseaux d’un côté, et les réseaux pour l’IA de l’autre.
L’IA pour les réseaux, c’est l’utilisation de l’intelligence artificielle pour rendre les infrastructures télécoms plus efficaces, plus autonomes, plus prédictives. Ericsson l’intègre déjà dans ses solutions : détecter des anomalies avant qu’elles ne deviennent des pannes, optimiser l’allocation des ressources réseau en temps réel, automatiser des tâches de maintenance. Une évolution silencieuse, mais déjà bien engagée.
Les réseaux pour l’IA, c’est une toute autre histoire — et c’est là que les enjeux deviennent vertigineux. Avec la montée en puissance de l’IA générative, puis des agents IA autonomes, les réseaux vont devoir supporter une charge applicative d’un nouveau genre. Ces agents, déployés en bordure de réseau ou directement dans les terminaux, prendront des décisions en temps réel et exigeront des temps de réponse réseau extrêmement courts.
Et ce n’est qu’une étape. Maupin évoque une prochaine vague encore plus ambitieuse : le “Physical AI”, où des robots équipés d’intelligence artificielle embarquée interagiront massivement avec les réseaux. Le volume de trafic généré sera sans commune mesure avec ce que les infrastructures actuelles gèrent aujourd’hui.
“Il faut voir le réseau comme le système nerveux de cette intelligence artificielle qui va être distribué.”
Une métaphore puissante qui résume bien l’enjeu : la connectivité ne sera plus seulement un service, elle deviendra l’infrastructure vitale de l’économie de l’IA.
6G : AI-native, et plus proche qu’on ne le croit
La 6G n’est pas encore là, mais elle se prépare activement. Les premiers essais pré-commerciaux sont attendus pour 2029-2030. Et contrairement à la 5G, qui a intégré l’IA comme une couche additionnelle, la 6G sera AI-native : conçue dès le départ avec l’intelligence artificielle comme fondation architecturale, et non comme un add-on.
Au-delà de l’IA, la 6G introduira de nouveaux paradigmes comme le sensing (la capacité du réseau à percevoir son environnement physique via des capteurs intégrés) et la mixed reality à grande échelle. Une rupture technologique profonde, qui appelle à la prudence dans les projections, mais qui oriente déjà les feuilles de route des équipementiers.
Walid Naffati