
La 6G ne se limitera pas à des débits plus élevés ou à une latence toujours plus faible. Elle introduira une rupture plus profonde : la capacité des réseaux mobiles à percevoir leur environnement. Cette évolution porte un nom : Integrated Sensing and Communication (ISAC).
Selon un livre blanc publié en 2025 par l’opérateur e&, l’ISAC est appelé à devenir l’un des piliers structurants des futurs réseaux 6G, en transformant l’infrastructure télécom en une plateforme de détection et d’analyse du monde physique
De la connectivité à la perception
Le principe de l’ISAC repose sur une idée simple : utiliser les signaux radio non seulement pour transmettre des données, mais aussi pour détecter des objets, des mouvements, des présences ou des changements environnementaux. Les stations de base 6G agissent alors comme des capteurs distribués, capables d’analyser leur environnement en temps réel.
Concrètement, un réseau mobile peut détecter la présence d’un véhicule, suivre un drone, estimer la densité d’une foule ou identifier un obstacle sans recourir à des caméras ou à des capteurs dédiés. Cette approche ouvre la voie à une nouvelle génération de services, bien au-delà des usages télécoms classiques.
Industrie, transport, villes : les premiers cas d’usage à fort impact
Le rapport identifie plusieurs secteurs où l’ISAC pourrait générer rapidement de la valeur économique.
Dans l’industrie, notamment les usines et entrepôts automatisés, l’ISAC permet le suivi précis d’actifs, de robots ou de véhicules autonomes, avec des gains mesurables en sécurité et en productivité. Les opérateurs télécoms pourraient y proposer des services de type réseau privé 6G avec fonctions avancées de localisation et de détection.
Dans le transport, l’ISAC joue un rôle clé pour les véhicules connectés et autonomes. Une station de base 6G peut détecter un piéton masqué par un bâtiment ou anticiper un risque de collision à une intersection, y compris pour des véhicules non équipés de capteurs avancés. Ces fonctions ouvrent la voie à des services de sécurité routière monétisables, en partenariat avec les constructeurs et les autorités publiques.
Les drones constituent un autre cas d’usage stratégique. L’ISAC permet une surveillance passive de l’espace aérien, capable de détecter des drones même non coopératifs. Gestion du trafic aérien basse altitude, détection d’intrusions, sécurisation d’infrastructures critiques : autant de services à forte valeur ajoutée pour les autorités civiles et les opérateurs spécialisés.
Smart cities et sécurité publique sans caméras
L’un des apports majeurs de l’ISAC réside dans sa capacité à fournir des services urbains tout en respectant la vie privée. Contrairement aux caméras, la détection radio identifie des mouvements et des présences, sans capter d’images ni de données biométriques.
Dans les villes intelligentes, cela permet le suivi du trafic, l’analyse des flux piétons, la gestion de foules lors d’événements ou encore l’amélioration de la réponse aux situations d’urgence. Pour les municipalités, l’ISAC offre une alternative plus discrète, plus large en couverture et potentiellement moins coûteuse que les systèmes de vidéosurveillance traditionnels.
Santé, bâtiments et commerce : des usages plus discrets mais prometteurs
Dans le domaine de la santé, l’ISAC ouvre la voie à des services de télésurveillance non intrusive, comme la détection de chutes ou l’analyse des mouvements et de la respiration à domicile. Ces applications ciblent en priorité les seniors et les soins à distance, avec des enjeux élevés en matière de régulation et de protection des données.
Les bâtiments intelligents et le commerce constituent également un terrain fertile. L’ISAC permet d’analyser l’occupation des espaces, d’optimiser la consommation énergétique ou de mesurer la fréquentation d’un magasin sans identifier les individus. Pour les opérateurs, ces services représentent des revenus unitaires modestes, mais un potentiel de déploiement massif.
Un nouveau modèle économique pour les opérateurs
Au-delà des usages, le rapport insiste sur un point central : l’ISAC redéfinit le rôle économique des opérateurs télécoms. Ceux-ci ne se contentent plus de vendre de la connectivité, mais deviennent fournisseurs de données contextuelles et de services de détection.
Plusieurs modèles émergent :
- plateformes de sensing exposées via API,
- solutions verticales clé en main pour l’industrie ou les villes,
- services premium pour les entreprises et les consommateurs,
- amélioration indirecte de la qualité réseau et réduction des coûts opérationnels.
Selon les estimations du rapport, certains segments de l’ISAC pourraient représenter des marchés de plusieurs milliards de dollars à l’horizon 2030, en particulier dans l’industrie, les transports et la gestion urbaine.
Des défis techniques et réglementaires encore majeurs
L’ISAC pose toutefois des défis importants. Sur le plan technique, l’utilisation de fréquences très élevées, la gestion des interférences entre communication et détection, ou encore le traitement en temps réel de volumes massifs de données nécessitent des avancées en intelligence artificielle, en edge computing et en architecture réseau.
Sur le plan réglementaire, les questions de confidentialité, de gouvernance des données et d’acceptabilité sociale seront déterminantes. Le rapport souligne la nécessité de cadres clairs, afin d’éviter toute dérive vers une surveillance perçue comme intrusive.
Une brique clé de la souveraineté numérique future
En filigrane, l’ISAC illustre une tendance lourde : la transformation des réseaux mobiles en infrastructures stratégiques de perception du monde physique. Pour les pays et les régions qui investiront tôt dans ces technologies, l’enjeu dépasse la performance réseau. Il touche à la sécurité, à l’urbanisme, à l’industrie et à la souveraineté numérique.
La 6G, attendue autour de 2030, ne sera donc pas seulement plus rapide. Elle sera plus consciente, plus contextuelle et plus intégrée à nos environnements physiques. L’ISAC en est l’un des leviers les plus structurants.
Walid Naffati