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Cyberpsychologie et IA : “L’éthique sera la pierre angulaire de la prochaine ère”

Ariadna Vilalta Vaqué, spécialiste en cyberpsychologie, était l’invitée du DigiClub Episode 191 tourné à Barcelone (Espagne) en marge du MWC26 en mars dernier. Face à Nadya Jannene, elle a dressé un état des lieux sans concessions des effets de la connectivité permanente sur la santé mentale, et lancé un avertissement clair aux entreprises qui déploient l’IA sans garde-fous humains.

La cyberpsychologie s’impose comme une discipline incontournable. Elle étudie les effets de la technologie sur la santé mentale : réseaux sociaux, télétravail, relations en ligne, jeux vidéo. Un spectre large, qui touche toutes les tranches d’âge.

Le piège de la connexion permanente

La connectivité constante n’est pas neutre. Ariadna Vilalta Vaqué décrit un schéma récurrent : isolement progressif, mauvaise humeur chronique, refus de socialiser en dehors des écrans. “C’est un signe que quelque chose ne va pas”, dit-elle. Ce repli sur soi crée une illusion de relations sociales riches, alors que l’individu n’interagit qu’avec qui il veut, quand il veut, et coupe la connexion dès l’inconfort. “Ce n’est pas la vraie vie.”

Elle tempère cependant sur l’usage abusif du mot “addiction”. Un enfant à qui on retire sa tablette devient anxieux, oui. Mais un enfant à qui on coupait la télévision l’était aussi. Ce qui change, c’est l’ampleur et la rapidité du phénomène. Le cyberharcèlement, les troubles alimentaires liés aux filtres photo, les comportements déformés par l’exposition précoce à des contenus adultes : voilà les vrais marqueurs d’alarme.

Le smartphone n’est pas un droit

Sur la question des enfants et des écrans, la spécialiste est tranchante : les réseaux sociaux devraient être interdits aux moins de 16 ans. “Certaines parties du cerveau ne sont pas formées avant 25 ans. On donne aux enfants des informations pour lesquelles ils ne sont pas mentalement prêts.”

Elle pointe une erreur collective : les parents ont mis les enfants à l’intérieur par peur de la rue, puis leur ont mis un smartphone dans les mains, persuadés qu’ils étaient en sécurité. Ils ne l’étaient pas. Et ni les parents, ni les enseignants, ni les enfants n’ont reçu d’éducation au numérique. “La technologie en elle-même n’est pas mauvaise. Ce qui est mauvais, c’est l’absence de supervision, de limites et de dialogue.”

Elle rappelle un point simple, souvent oublié : le téléphone appartient aux parents. C’est un privilège accordé, pas un droit acquis.

L’IA en entreprise : productivité ou pression ?

Du côté des organisations, l’IA soulève d’autres questions. Vilalta Vaqué observe que beaucoup d’entreprises utilisent l’IA pour produire plus, plus vite, au lieu de produire mieux. Ce glissement crée une surcharge cognitive chez les collaborateurs, et une tension latente autour de la peur de l’obsolescence.

Son conseil : la clarté avant tout. Expliquer pourquoi un outil est déployé, quel rôle il joue, et comment les métiers vont évoluer. “Si les employés ont peur de perdre leur poste, ça bloque la production.” Former aux prompts, redéfinir les rôles, intégrer la supervision humaine de l’IA comme une compétence à part entière : voilà les chantiers urgents.

Elle tire une leçon directe de l’histoire récente : “Nous avons pris 20 ans de retard sur les réseaux sociaux. Avec l’IA, nous devons anticiper, pas rattraper.”

Vers un déclin des réseaux sociaux ?

Sur l’avenir des plateformes, Vilalta Vaqué exprime une conviction personnelle : les réseaux sociaux vont commencer à décliner. Vingt ans après leur émergence, la défiance monte, les deepfakes prolifèrent et les jeunes générations partagent moins. “Peut-être que les réseaux sociaux deviendront comme les vinyles : moins utilisés, mais toujours là.”

Elle plaide pour un retour de la philosophie et de la pensée critique dans l’éducation. Et pour davantage de responsabilité collective. “Nous devons être critiques envers nous-mêmes et ce que nous avons fait, pas seulement blâmer les entreprises technologiques.”

Ce que le numérique peut aussi apporter

L’entretien ne se conclut pas sur une note pessimiste. Pour les personnes âgées isolées, la technologie représente une ouverture réelle : appels vidéo, chatbots de mémoire, outils d’accompagnement pour les patients atteints de la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson. “Ce n’est pas tout mauvais. Nous vivons dans un monde formidable. Nous devons juste en prendre soin.”

DigiClub Episode 191 est disponible sur toutes les plateformes de podcast (soundcloud et Youtube). L’épisode a été enregistré à MWC Barcelone 2026.

Walid Naffati

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