
La cybercriminalité en Afrique change d’échelle. Dans son African Cyberthreat Assessment Report 2026, INTERPOL dresse un état des lieux des menaces observées sur le continent en 2025 et décrit un écosystème criminel de plus en plus organisé, transnational et soutenu par l’intelligence artificielle. Le rapport s’appuie notamment sur les réponses de 36 pays africains sur les 49 membres sollicités, soit un taux de réponse de 73 %.
Selon INTERPOL, les pertes liées à la cybercriminalité rapportées par les pays interrogés sont passées de 192 millions de dollars en 2024 à 484 millions de dollars en 2025. Le nombre de victimes identifiées est, lui, passé de 35 000 à 87 000. Le rapport précise toutefois que ces chiffres restent affectés par le sous-signalement et par des méthodes de déclaration différentes selon les pays. Des estimations agrégées évaluent à au moins 5 milliards de dollars les dommages économiques directs liés à la cybercriminalité en Afrique en 2025.

Les arnaques en ligne se structurent
L’un des phénomènes mis en avant par INTERPOL est la transformation des arnaques en ligne. Le phishing isolé laisse progressivement place à des opérations structurées autour de véritables centres d’arnaques, parfois associés à la traite des personnes et à la criminalité transnationale organisée.
Les plateformes de mobile money constituent une cible majeure. La fraude au mobile money a été signalée par 97 % des pays ayant répondu à l’enquête. Au Kenya, 123 000 cartes SIM frauduleuses ont été détectées en 2025. Le rapport cite également une perte de 1,3 million de dollars subie par des citoyens ghanéens au cours du premier trimestre 2025.
Les escroqueries liées aux prêts et au microcrédit progressent également en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale. Des applications fintech non autorisées collectent les données personnelles de leurs victimes sous couvert de proposer des prêts rapides, avant de recourir à des appels automatisés et à des menaces pour obtenir les remboursements.

L’IA devient un outil opérationnel
Autre évolution majeure du rapport, l’intelligence artificielle ne sert plus uniquement à faciliter certaines tâches des cybercriminels. INTERPOL estime qu’elle est devenue un élément central de leurs opérations.
Selon l’enquête menée auprès des pays membres, 55 % des cas de cybercriminalité observés en 2025 impliquaient l’IA à un niveau ou à un autre. L’utilisation était occasionnelle dans 47 % des cas et fréquente dans 8 %. L’IA intervient notamment dans la reconnaissance des cibles, la création de messages de phishing personnalisés, l’usurpation d’identité, l’extorsion et le développement de logiciels malveillants.
Les deepfakes constituent l’une des manifestations les plus visibles de cette évolution. Le rapport relève une multiplication des contenus audio et vidéo générés par IA utilisés pour imiter des responsables publics, des dirigeants d’entreprises ou encore des proches des victimes.
Des infrastructures toujours vulnérables
Le ransomware reste également une menace importante. Selon les données citées par INTERPOL, les attaques touchent notamment les services publics, la santé, les télécommunications et les infrastructures critiques.
Le rapport souligne surtout les difficultés rencontrées par les autorités africaines pour enquêter sur ces attaques, récupérer les données chiffrées et identifier les responsables. Dans le cadre de l’opération Sentinel, INTERPOL indique notamment avoir permis le déchiffrement de 30 téraoctets de données chiffrées par des ransomwares au Ghana.
Le sous-signalement constitue par ailleurs un problème majeur. 89 % des répondants à l’enquête d’INTERPOL considèrent qu’il reste important, en raison notamment de l’absence de mécanismes formels de déclaration, de la crainte de dommages réputationnels ou encore du manque de capacités forensiques.

Une réponse qui reste fragmentée
INTERPOL relève des progrès dans la coopération entre les pays africains, avec plusieurs opérations coordonnées contre les réseaux de cybercriminalité en 2025. Dix-sept pays ont également adopté ou modifié leur législation sur la cybercriminalité durant l’année.
Mais l’organisation souligne que les différences entre les cadres juridiques, les capacités techniques et les mécanismes de partage de données continuent de compliquer les enquêtes transfrontalières.
Le rapport appelle ainsi à renforcer l’harmonisation juridique, les capacités techniques, le partage d’informations et la coopération entre forces de l’ordre, acteurs privés et organisations internationales.
THD.tn avait déjà consacré un article à l’opération INTERPOL Serengeti 2.0 en août 2025. Ce nouveau rapport apporte cette fois une lecture plus large de l’évolution de la cybercriminalité africaine, avec un constat central : l’industrialisation des arnaques et l’utilisation croissante de l’IA modifient rapidement les méthodes employées par les cybercriminels sur le continent.
Walid Naffati