En bref

5G en Tunisie : 20 % de débit médian en moins pour l’ensemble des utilisateurs, la 4G seule recule de 28 %

Ookla a publié une analyse comparée des six premiers mois d’exploitation commerciale de la 5G en Algérie, en Égypte, au Maroc et en Tunisie, fondée sur les données Speedtest Intelligence collectées entre février 2025 et mai 2026. Son principal enseignement ne porte pas sur la 5G seule, mais sur l’expérience agrégée des utilisateurs 4G et 5G confondus : dans trois des quatre marchés étudiés, elle est repassée sous son niveau d’avant lancement au sixième mois. En Tunisie, le débit médian combiné a culminé à 70,65 Mbps le mois du lancement avant de redescendre à 31,73 Mbps, soit 20 % sous la ligne de base. Sur la même période, la 4G seule est tombée à 21,60 Mbps, en repli de 28 %. L’Algérie est le seul marché de la région à afficher une progression, de 49 %.

L’étude met en regard les stratégies d’attribution de fréquences retenues par chaque régulateur et les trajectoires de performance observées sur le terrain. Pour la Tunisie, premier pays de la région à avoir activé la 5G le 14 février 2025, le constat est double : un démarrage parmi les plus solides de la région, suivi d’un décrochage de 30 % du débit médian 5G en six mois et d’une dégradation parallèle de la 4G.

Un lancement adossé à 110 MHz par opérateur

Le rapport rappelle la configuration spectrale tunisienne, qui reste l’une des plus généreuses de la région en bande médiane. L’Instance nationale des télécommunications (INT) a attribué à Tunisie Télécom, Ooredoo et Orange un bloc contigu de 100 MHz en 3,5 GHz (TDD), auquel s’ajoute une couche de couverture en 700 MHz (FDD).

C’est sur cette seconde couche que le rapport pointe une singularité : 5 MHz seulement par opérateur, là où Ookla situe la norme internationale à un minimum de 10 MHz. Une largeur de bande qui limite mécaniquement ce que la couche basse peut apporter en pénétration indoor et en couverture rurale, et qui reporte l’essentiel de la charge sur le 3,5 GHz.

La comparaison régionale éclaire le poids de ce choix. L’Algérie a alloué des blocs allant de 100 MHz (Ooredoo) à 170 MHz (Djezzy) en 3,5 GHz, complétés par du 2,6 GHz pour Mobilis. Le Maroc a combiné 3,5 GHz et 700 MHz, avec 140 MHz pour Maroc Telecom et 90 MHz pour Orange et inwi. L’Égypte a fait le choix inverse, celui du refarming : 20 MHz partagés pour e& Egypt, Vodafone et Telecom Egypt, 30 MHz pour Orange, dans la bande 2,6 GHz déjà exploitée.

Le jour du lancement : un multiplicateur par neuf

Les données Speedtest situent le débit médian 5G tunisien à 223,1 Mbps le jour du lancement, contre une base 4G de 24,6 Mbps mesurée la semaine précédente, soit un facteur de multiplication proche de neuf. L’Algérie affiche le gain le plus spectaculaire avec 484,6 Mbps au démarrage, dix-neuf fois sa base 4G. Le Maroc démarre à 261,7 Mbps et l’Égypte à 110,5 Mbps.

Ookla lie explicitement cet écart à la ressource spectrale : les 20 à 30 MHz refarmés en 2,6 GHz plafonnent structurellement l’Égypte, quand les 100 MHz et plus disponibles en 3,5 GHz en Algérie et en Tunisie ouvrent un espace de capacité bien supérieur. Sur les trois premières semaines, la Tunisie se maintient dans une fourchette de 169 à 250 Mbps, avec un gain moyen d’un facteur dix sur la référence 4G.

Un décrochage en deux temps

C’est au-delà du premier trimestre que la trajectoire tunisienne se distingue. Le débit médian 5G passe de 217,16 Mbps le premier mois à une fourchette de 190 à 202 Mbps entre le deuxième et le quatrième mois, puis subit une seconde phase de baisse : 164,60 Mbps au cinquième mois et 152,92 Mbps au sixième, soit un recul de 30 % par rapport au point de départ.

Ookla avance une hypothèse explicative pour cette rupture de pente en deux temps : la montée en charge de l’accès fixe sans fil (FWA). Les autres marchés suivent des courbes différentes. Le Maroc enregistre la baisse la plus marquée, à 38 %, avec une stabilisation autour de 160 à 165 Mbps. L’Égypte reste le marché le plus stable, à 16 % de baisse dans un couloir étroit imposé par sa contrainte spectrale. L’Algérie recule également de 16 %, mais après un creux au quatrième mois suivi d’une reprise partielle à 374,37 Mbps.

Le FWA, variable centrale de l’équation tunisienne

Le rapport détaille le pari réglementaire tunisien, sans équivalent dans la région. L’INT a positionné la 5G FWA comme alternative au réseau cuivre dans un pays où la part de la fibre dans le haut débit fixe reste parmi les plus faibles des quatre marchés étudiés. Le cahier des charges impose un débit minimal de 30 Mbps et une garantie de débit moyen d’au moins 50 % du débit contractuel.

Les opérateurs ont décliné cette obligation en offres segmentées : trois paliers à 30, 50 et 100 Mbps chez Tunisie Télécom et Ooredoo, une offre unique à 30 Mbps chez Orange Tunisie. Le résultat, chiffré par l’INT, est une progression de 9 425 abonnés FWA au lancement à 319 554 en mai 2026, soit une multiplication par trente-quatre.

Cette dynamique commerciale a une contrepartie technique que le rapport laisse ouverte : un foyer FWA consomme un volume de données sans commune mesure avec un usager mobile, sur la même ressource radio partagée. La coïncidence entre la seconde phase de baisse des débits et la montée en charge du parc FWA constitue, dans la lecture d’Ookla, la piste explicative principale.

L’angle mort : la 4G recule de 28 %

L’apport le plus utile du rapport pour les décideurs du secteur ne porte pas sur la 5G seule, mais sur l’expérience agrégée des utilisateurs 4G et 5G confondus. Dans trois des quatre marchés, ce débit combiné repasse sous son niveau d’avant-lancement au sixième mois.

En Tunisie, il culmine à 70,65 Mbps au mois du lancement, contre une base de 39,8 Mbps, avant de redescendre à 31,73 Mbps, soit 20 % en dessous du point de départ. Le débit médian 4G recule pour sa part de 28 % pour s’établir à 21,60 Mbps. Le Maroc suit exactement le même schéma, avec une 4G en repli de 28 % également. L’Égypte perd 17 % sur sa 4G.

L’Algérie fait exception : son débit combiné progresse de 49 % pour atteindre 45,6 Mbps au sixième mois, portée à la fois par la montée de la part 5G dans les mesures et par une amélioration de 7 % de la performance 4G sur la même période.

Ookla rattache ce phénomène à l’architecture retenue par l’ensemble de la région, la 5G Non Standalone, qui adosse le trafic 5G au cœur de réseau 4G. La croissance du trafic 5G génère de la signalisation et de la congestion sur une infrastructure LTE qui n’a pas été dimensionnée pour l’absorber, et dont les ressources ont parfois été redéployées vers la nouvelle génération. Le rapport en tire une recommandation opérationnelle explicite : le déploiement de capacité 5G doit s’accompagner d’une optimisation continue du réseau 4G, sous peine de dégrader l’expérience de la majorité des utilisateurs.

Un marché mobile qui gagne en valeur en perdant en volume

Les données INT reprises par Ookla dessinent en parallèle une recomposition du marché mobile tunisien. L’indicateur suivi ici est celui des activations mensuelles de forfaits et de pass data, et non le parc d’abonnés : il comptabilise les souscriptions successives d’un même utilisateur au cours du mois, dans un marché où le prépayé et les pass de courte durée restent la norme. À titre de repère, le parc mobile tunisien s’établit à près de 14,9 millions d’abonnements pour un taux de pénétration de 123,1 % selon le tableau de bord du premier trimestre 2026 de l’INT, sur une population d’environ 11,9 millions d’habitants.

Ce volume recule de façon continue : 36,2 millions d’activations de forfaits ou de pass data en mai 2024, 33,2 millions en mai 2025, puis 31,9 millions en mai 2026, tous opérateurs confondus et sur le seul mois considéré. Sur la même période, les recettes associées progressent de 86,6 à 101,1 millions de dinars. Une baisse de 12 % du nombre d’activations accompagnée d’une hausse de 17 % du revenu, soit un revenu moyen par activation qui passe de 2,39 à 3,17 dinars.

Ce dernier ratio lève toute ambiguïté sur la nature de l’indicateur : 3,17 dinars correspondent au prix d’un pass data, pas à celui d’un abonnement mensuel. Rapporté aux quelque 9,7 millions d’utilisateurs data que laisse déduire une dépense mensuelle moyenne de 10,4 dinars par utilisateur, le chiffre représente environ trois souscriptions de pass par utilisateur et par mois. Le recoupement sur avril 2026 donne le même ordre de grandeur, avec 29,1 millions d’activations pour 98,9 millions de dinars de recettes.

Le mécanisme est identifié par le régulateur : la migration vers les forfaits de forte capacité. Le segment supérieur ou égal à 25 Go reste minoritaire en nombre d’activations, mais il concentre l’essentiel de la valeur. Sur le mois d’avril 2026, l’INT chiffre à 52,8 millions de dinars les recettes de ce seul segment, sur un total de 98,9 millions, soit plus de la moitié du revenu data mobile généré par une minorité des souscriptions.

Cette structure de marché éclaire la stratégie tarifaire des opérateurs : la croissance ne vient plus du recrutement, sur un marché saturé à plus de 123 % de pénétration, mais de la montée en gamme d’une fraction de la base. La 5G représentait par ailleurs 8,4 % des utilisateurs d’internet mobile en mars 2026, contre 86,8 % pour la 4G, un ratio qui confirme que la grande majorité des clients reste, dix-huit mois après le lancement, tributaire de la performance LTE.

Les échéances spectrales à surveiller

Le rapport rappelle que les régulateurs de la région ont tous prévu des tranches complémentaires. Le plan tunisien inclut 60 MHz en 2,6 GHz TDD dans une phase ultérieure, avec la possibilité pour chaque opérateur d’acquérir 20 MHz supplémentaires en 3,5 GHz moyennant un coût additionnel, et des bandes hautes à annoncer. L’Égypte a publié en février 2026 une stratégie spectrale 2026-2030 portant sur 410 MHz de fréquences nouvelles. L’Algérie a retenu une approche progressive avec 30 MHz additionnels en 2,6 GHz sous quatre ans, conditionnés au respect des seuils de qualité de service.

Le calendrier de libération de ces ressources, et la question non tranchée du passage au 5G Standalone, constituent les deux variables qui détermineront si la courbe tunisienne se stabilise ou poursuit sa pente.

Le mouvement régional, lui, se poursuit. La Libye a lancé son premier réseau 5G commercial le 17 janvier 2026 via Almadar Aljadid, dans un périmètre limité au centre de Tripoli. En Mauritanie, quatre opérateurs ont obtenu des licences provisoires de quinze ans en avril 2026, Chinguitel ayant annoncé le mois suivant un premier lancement commercial à Nouakchott. Ces deux marchés arriveront sur un terrain déjà documenté par l’expérience de leurs voisins.

Walid Naffati

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