
Le Reuters Institute vient de publier son très attendu Digital News Report 2026, considéré comme la référence mondiale sur les usages de l’information numérique. Basée sur les réponses de près de 100 000 internautes dans 48 pays, cette nouvelle édition confirme un basculement historique : les réseaux sociaux sont désormais devenus la première porte d’entrée vers l’information, devant les sites web et applications des médias eux-mêmes.
Pour les groupes de presse, les télévisions, les radios, mais aussi les pure players (ceux qui se basent essentiellement sur les vidéos diffusés sur les réseaux sociaux) ce rapport est loin d’être une simple photographie des usages. Il dessine les contours d’un nouvel écosystème où produire une information de qualité ne suffit plus. Il faut désormais réussir à exister dans des environnements contrôlés par Meta, Google, TikTok, YouTube… et désormais les assistants d’intelligence artificielle.
La fin du trafic direct ?
Le chiffre le plus marquant est sans doute celui-ci : 54 % des internautes utilisent désormais les réseaux sociaux et les plateformes vidéo comme source d’information chaque semaine, contre 51 % pour les sites web et applications des médias. En ajoutant les chatbots IA, cette part grimpe à 56 %.

Le phénomène est important car il marque un changement de paradigme. Pendant plus de quinze ans, les médias ont investi massivement dans leurs sites web, leurs applications mobiles, leurs stratégies SEO, leurs newsletters ou encore leurs abonnements numériques. L’objectif était clair : réduire progressivement leur dépendance aux plateformes.
Le rapport montre pourtant que le véritable concurrent n’est plus la télévision ni même les autres médias, mais les intermédiaires qui distribuent désormais l’information. Autrement dit, le combat ne porte plus uniquement sur la qualité du contenu, mais sur la capacité à apparaître dans le flux algorithmique des utilisateurs.
La vidéo n’est plus une option
Le Reuters Institute confirme également que la consommation d’information devient de plus en plus visuelle. Aujourd’hui, 77 % des internautes regardent des vidéos d’actualité chaque semaine, et dans 45 des 48 marchés étudiés, la vidéo en ligne dépasse désormais les journaux télévisés traditionnels.
Mais cette croissance ne profite pas aux sites des médias. Les vidéos hébergées directement sur leurs plateformes reculent de cinq points cette année, tandis que YouTube, TikTok, Instagram et Facebook continuent de gagner du terrain. Pour les rédactions, le message est clair : produire une vidéo ne suffit plus. Il faut produire des contenus adaptés aux codes de chaque plateforme.

Les journalistes ne sont plus les seuls producteurs d’information
Autre évolution majeure, la montée en puissance des créateurs de contenu. Près d’un internaute sur deux déclare désormais suivre des créateurs qui parlent d’actualité, et 27 % consultent régulièrement des créateurs spécialisés dans l’information.
Les répondants considèrent ces créateurs comme plus accessibles, plus pédagogiques et plus proches de leur quotidien que les médias traditionnels. En revanche, ils continuent de leur accorder moins de crédibilité.
Le rapport nuance toutefois un discours souvent alarmiste : les créateurs remplacent rarement les médias. Ils viennent surtout enrichir le régime informationnel des utilisateurs. Seuls 3 % des répondants disent dépendre exclusivement d’eux pour s’informer.

L’intelligence artificielle devient le prochain intermédiaire
L’édition 2026 est également la première à mesurer de manière approfondie l’utilisation des chatbots IA comme porte d’accès vers l’information. Leur utilisation progresse de 7 % à 10 % en un an, avec une adoption beaucoup plus forte chez les moins de 35 ans.
Le rapport montre que les utilisateurs apprécient principalement :
- la possibilité de poser des questions complémentaires ;
- les explications détaillées ;
- les résumés d’informations provenant de plusieurs médias ;
- la traduction automatique des contenus.
Pour les éditeurs, une inquiétude émerge toutefois : si l’utilisateur obtient directement une réponse dans ChatGPT, Gemini ou Perplexity, visitera-t-il encore le site d’origine ?
Cette interrogation rejoint le débat autour du “Google Zero”, qui décrit la baisse continue du trafic envoyé par les moteurs de recherche vers les médias. Le Reuters Institute estime que cette tendance pourrait encore s’accélérer avec la généralisation des assistants IA.

Une crise de confiance qui continue
L’autre enseignement majeur du rapport concerne la confiance. Le taux mondial de confiance envers les médias tombe à 37 %, son plus faible niveau depuis le début de cette mesure en 2015. Dans 29 des 48 marchés étudiés, la confiance recule encore cette année. Parallèlement, 62 % des internautes se disent préoccupés par la désinformation, un chiffre qui progresse avec l’utilisation croissante des plateformes sociales et des nouveaux outils d’intelligence artificielle.
Le paradoxe est frappant. Les utilisateurs accordent moins de confiance aux plateformes, mais continuent malgré tout à les utiliser davantage pour accéder à l’information.

Ce que cela signifie pour les médias tunisiens
Même si la Tunisie ne fait pas partie des marchés étudiés, les tendances observées résonnent fortement avec la réalité locale. Facebook demeure la principale porte d’entrée vers les contenus d’information pour une grande partie des internautes tunisiens. TikTok gagne rapidement du terrain auprès des plus jeunes, YouTube s’impose comme plateforme de consommation vidéo, tandis que les moteurs d’intelligence artificielle commencent progressivement à modifier les habitudes de recherche d’information.
Pour les médias numériques tunisiens, la question n’est donc plus de savoir s’il faut être présent sur ces plateformes. La véritable question est de savoir comment conserver une relation directe avec son audience dans un environnement où les algorithmes décident de plus en plus de ce que les internautes voient, lisent… ou ne voient jamais.
Le défi des prochaines années sera probablement moins technologique que stratégique : continuer à produire un journalisme crédible, tout en acceptant que l’accès à ce journalisme passe désormais par des acteurs qui ne sont plus les médias eux-mêmes.
Walid Naffati