En bref

Cyberattaques et intelligence artificielle : pourquoi la santé et la distribution pharmaceutique entrent dans une zone critique

L’intelligence artificielle transforme profondément les entreprises, les chaînes logistiques et les systèmes de santé. Mais cette révolution technologique s’accompagne d’une accélération majeure des risques cyber.

Tribune de Razi Miliani, CEO de COGEPHA


Aujourd’hui, le secteur pharmaceutique et la distribution des médicaments figurent parmi les infrastructures critiques les plus exposées. Une cyberattaque ne représente plus seulement un incident informatique : elle peut perturber l’accès aux traitements, désorganiser les opérations logistiques et impacter directement la santé et la sécurité des patients.
Une attaque qui dépasse l’entreprise ciblée

En Tunisie, un distributeur pharmaceutique a récemment été victime d’une attaque ransomware ayant entraîné un arrêt total de son activité pendant 48 heures. Les conséquences ont été immédiates : blocage des opérations, perturbation de la chaîne d’approvisionnement et tensions sur l’accès aux médicaments.

Cette situation met également en lumière une dimension souvent sous-estimée du risque cyber : son caractère systémique et interconnecté.

Dans un écosystème aussi intégré que celui de la santé et de la distribution pharmaceutique, une entreprise compromise ne subit pas uniquement un impact isolé. Les flux numériques, les interfaces logistiques et les échanges de données avec les laboratoires, hôpitaux, grossistes et partenaires exposent l’ensemble de la chaîne à un effet de propagation. Une attaque réussie peut ainsi servir de point d’entrée pour fragiliser plusieurs acteurs connectés, amplifiant l’impact bien au-delà de l’organisation initialement ciblée.

Une accélération mondiale des menaces

Cette réalité illustre une tendance mondiale : les cyberattaques deviennent plus sophistiquées, plus rapides et plus difficiles à anticiper. Selon une analyse récente du paysage cyber tunisien, les attaques ransomware ont connu une hausse de 140 % entre 2024 et 2025 en Tunisie. Cette évolution confirme que les infrastructures critiques, notamment dans la santé, deviennent des cibles prioritaires des groupes cybercriminels.

Pendant longtemps, les cyberattaques reposaient sur des techniques classiques : phishing, vols de mots de passe ou malwares. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle change l’échelle et la vitesse des attaques. Elle permet d’automatiser la recherche de vulnérabilités, de générer des campagnes de phishing extrêmement crédibles et d’adapter les attaques en temps réel.

Le prompt injection : une menace émergente

Le prompt injection consiste à manipuler les instructions données à un système d’intelligence artificielle afin de contourner ses protections ou de lui faire exécuter des actions non prévues. Dans des environnements connectés (ERP, hôpitaux, plateformes logistiques, assistants IA), cette technique peut permettre l’accès à des données de santé ou industrielles sensibles, le contournement de règles de sécurité strictes, ou encore le déclenchement d’actions malveillantes au cœur des opérations.

Claude Mythos : vers une nouvelle complexité cyber

L’émergence de modèles avancés comme Claude Mythos, annoncé en avril 2026 par Anthropic, alimente un débat international sur l’évolution des capacités cyber offensives. Certains experts estiment que ces systèmes pourraient accélérer l’identification de vulnérabilités complexes et augmenter la sophistication des attaques. Cette évolution marque un tournant : l’intelligence artificielle devient à la fois un outil de défense, d’optimisation et potentiellement une capacité offensive redoutable.

La nécessité d’une cybersécurité proactive et intégrée

Face à cette complexité croissante et à l’émergence de menaces dopées par l’IA, une approche uniquement réactive est aujourd’hui obsolète. Pour un acteur pharmaceutique, dont le rôle est vital pour la santé publique, il est impératif d’anticiper.

Les organisations critiques de notre secteur doivent désormais faire évoluer leur stratégie et la fonder sur des piliers robustes : la sécurisation de l’identité numérique comme pivot central des accès ; la réduction continue de la surface d’attaque, tant sur les infrastructures physiques que cloud ; l’intégration native de la cybersécurité au cœur des systèmes métiers (ERP, WMS, gestion de la supply chain et plateformes de santé) ; une surveillance inter-organisationnelle rigoureuse des flux de données avec l’ensemble de l’écosystème (laboratoires, officines, hôpitaux) ; et une gouvernance stratégique strictement alignée sur les risques opérationnels réels.

Autrement dit, pour garantir la continuité des soins, la cybersécurité ne peut plus être perçue comme une simple couche informatique additionnelle. Elle doit être pensée comme une architecture intégrée de résilience.

La cyber assurance devient un pilier stratégique

Cependant, même avec l’architecture de défense la plus aboutie, le risque zéro n’existe pas. La question n’est plus de savoir si une entreprise sera ciblée, mais si elle sera capable de résister et de rebondir.

La cyber assurance s’impose ainsi comme l’ultime levier stratégique de résilience pour les secteurs critiques. Elle permet notamment une assistance de crise immédiate mobilisable 24h/24, l’intervention d’experts spécialisés (forensic, remédiation), la couverture des pertes d’exploitation liées à l’arrêt logistique, l’accompagnement juridique et réglementaire, et le renforcement des dispositifs de prévention en amont.

Dans ce contexte, l’expérience tunisienne pourrait servir de base pour développer des modèles assurantiels adaptés aux réalités africaines, notamment dans l’évaluation des risques et la gestion des incidents majeurs.

Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques et les systèmes de santé sont de plus en plus numérisés et interconnectés, la cybersécurité dépasse largement le cadre technique. Elle est devenue, pour tout leader du secteur, un véritable enjeu de souveraineté sanitaire, de continuité des soins et de stabilité économique.

Sources : Rapport Cybersécurité Tunisie 2024 & La Presse (21 mars 2025) ; IBM Prompt Injection Attack ; OpenAI AI Security Risks ; Reuters ; The Guardian.
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