
Pendant longtemps, la connectivité satellitaire est restée une technologie marginale. Basée sur des satellites géostationnaires positionnés à près de 36 000 kilomètres d’altitude, elle souffrait de limites structurelles majeures : une latence élevée, des coûts importants et une expérience utilisateur peu compatible avec les usages numériques modernes. Face à la fibre optique, à la 4G puis à la 5G, l’Internet par satellite ne pouvait rivaliser.
Ce modèle s’est progressivement effondré. L’industrie satellitaire, historiquement portée par la télévision par satellite, a vu son chiffre d’affaires reculer avec l’essor du streaming et des plateformes OTT. Dans le même temps, une rupture technologique s’est imposée : l’exploitation de l’orbite basse, dite LEO (Low Earth Orbit). En abaissant l’altitude des satellites à quelques centaines de kilomètres seulement, la latence a été fortement réduite, ouvrant la voie à des usages proches de ceux des réseaux terrestres.
Cette bascule a permis à l’industrie satellitaire de redevenir compétitive, mais surtout de s’installer comme un concurrent direct du secteur télécom. Une dynamique encore accentuée par l’émergence du Direct-to-Device (D2C), une technologie permettant à un satellite de communiquer directement avec un smartphone standard, sans antenne parabolique ni équipement dédié. Une évolution déjà analysée sur THD à travers l’éclairage du régulateur tunisien dans l’épisode 173 du podcast DigiClub (lire notre article).
De la technologie de connectivité à l’arme géopolitique
Avec l’arrivée des constellations LEO, la connectivité satellitaire a cessé d’être un simple sujet technique. Elle est devenue un outil de pouvoir. L’épisode iranien en a offert une démonstration frappante. Lors du blackout imposé par le régime pendant la répression des manifestations, le réseau Starlink a été activé gratuitement afin de permettre un accès à Internet hors du contrôle des autorités. Présentée comme une initiative humanitaire, cette décision s’inscrivait aussi dans une logique géopolitique claire, en cohérence avec les intérêts occidentaux.
La réaction iranienne a mis en lumière les nouvelles vulnérabilités de ces constellations. Des technologies de brouillage auraient été utilisées pour perturber les fréquences radio exploitées par Starlink, mais aussi les signaux GNSS, notamment le GPS. Ces signaux sont essentiels au fonctionnement des satellites LEO : ils servent à la synchronisation, au positionnement précis et à la coordination des faisceaux entre satellites et terminaux. Leur perturbation peut entraîner une dégradation significative du service, voire une instabilité du réseau. Cet épisode a confirmé une réalité désormais incontournable : les satellites LEO sont devenus des cibles stratégiques.
L’Europe accélère pour préserver sa souveraineté
Face à la domination américaine incarnée par Starlink et à la montée en puissance chinoise, l’Europe refuse de rester spectatrice. La souveraineté numérique et spatiale est redevenue une priorité stratégique. Eutelsat, à travers son offre LEO, multiplie les lancements et les annonces publiques, affichant clairement son ambition de s’imposer comme un acteur crédible sur ce segment. Cette accélération dépasse la simple communication institutionnelle : elle traduit une volonté politique de ne pas dépendre exclusivement de solutions extra-européennes pour des infrastructures désormais critiques.
La Chine verrouille l’orbite par la régulation
C’est dans ce contexte que les dépôts massifs effectués par des acteurs chinois auprès de l’Union internationale des télécommunications prennent toute leur dimension. En déclarant des projets couvrant plus de 200 000 satellites, la Chine ne cherche pas uniquement à annoncer un futur déploiement industriel. Il s’agit avant tout d’une stratégie de réservation de spectre et d’orbites, dans un système international largement fondé sur le principe du premier arrivé, premier servi.
Ces dépôts ne signifient pas que des centaines de milliers de satellites seront effectivement lancés. Les règles de l’UIT imposent des échéances strictes de mise en service partielle puis totale. Mais ils permettent à Pékin de verrouiller des positions stratégiques et de contraindre ses concurrents à composer avec ses choix orbitaux et fréquentiels.
Télécoms et satellites : un rapport de force inversé
Pendant des années, l’industrie télécom a regardé le satellite comme une technologie archaïque et coûteuse. Pire encore, elle a tenté de récupérer certaines bandes de fréquences historiquement allouées au spatial pour les besoins de la 4G puis de la 5G. Le satellite était perçu comme marginal, incapable de rivaliser avec les réseaux terrestres.
Cette lecture n’est plus d’actualité. Avec le Direct-to-Device, le satellite ne se contente plus de compléter les réseaux mobiles. Il les concurrence directement sur des usages clés : couverture universelle, résilience en cas de crise, continuité de service dans les zones isolées ou sous contrainte politique. Le fossé technologique se réduit de jour en jour, fragilisant un modèle télécom longtemps dominant.
Bahreïn, laboratoire du Direct-to-Device
L’annonce récente du lancement de services Direct-to-Device à Bahreïn illustre cette transformation. En devenant le premier pays du Golfe à activer ce type de connectivité, le royaume se positionne comme un laboratoire régional. Petit par sa taille mais agile sur le plan réglementaire, Bahreïn démontre comment certains États peuvent tirer parti de la convergence satellite-mobile pour renforcer leur résilience numérique et leur attractivité technologique.
L’Afrique face à un choix stratégique, la Tunisie en filigrane
Cette bataille orbitale ne laissera pas l’Afrique à l’écart. Le continent est déjà un terrain d’influence pour les grandes puissances satellitaires. Starlink y avance rapidement, la Chine y déploie ses infrastructures avec une vision de long terme, tandis que l’Europe cherche encore à structurer une alternative crédible.
Pour la Tunisie, la question dépasse largement la couverture des zones blanches. À l’ère du Direct-to-Device, quel équilibre trouver entre souveraineté numérique, protection des opérateurs locaux et ouverture à des solutions satellitaires globales ? Sous quelle influence le pays se positionnera-t-il : américaine, chinoise ou européenne ? Et quel rôle jouera le régulateur pour encadrer cette convergence inédite entre télécoms et spatial ?
Une guerre silencieuse mais structurante
La course aux satellites LEO n’est plus une affaire d’ingénieurs ni de connectivité de secours. Elle est devenue une bataille stratégique mondiale, où se croisent régulation, sécurité, souveraineté et influence géopolitique. À mesure que le Direct-to-Device efface la frontière entre réseaux terrestres et infrastructures spatiales, les choix opérés aujourd’hui pèseront durablement sur l’équilibre numérique mondial, y compris en Afrique.
Walid Naffati