En bref

Direct-to-device : pourquoi les opérateurs téléphoniques vont miser sur le satellite sans renoncer au terrestre ?

GSMA Intelligence, Cambridge Consultants (groupe Capgemini Invent) et Proximus Global ont réuni recemment leurs analystes lors d’un webinaire Mobile World Live consacré au direct-to-device (D2D), la connectivité satellitaire intégrée directement aux smartphones et objets connectés standard.

Animé par David Pringle, le panel a réuni Tim Hatt (Head of Research and Consulting, GSMA Intelligence), Stewart Marsh (Head of Satellite and Space, Cambridge Consultants) et Jaymy Teh (VP Connect Product, Proximus Global) pour faire le point sur un marché qui passe aujourd’hui de la phase pilote au déploiement commercial.

Un marché qui décolle maintenant, après plusieurs années de gestation

Le D2D existe depuis deux à trois ans, mais l’accélération s’est jouée sur les douze derniers mois, selon Tim Hatt. Trois facteurs se conjuguent. La pile technologique progresse, avec des architectures de constellations en orbite basse (LEO) plus efficaces qui font baisser le coût de livraison et rendent l’économie viable. Le business case se renforce pour les opérateurs télécoms, qui voient une complémentarité avec leur infrastructure existante pour atteindre de nouveaux segments de revenus, côté grand public comme côté IoT et gouvernemental. Enfin, la multiplication des lancements, de Starlink à AST SpaceMobile en passant désormais par Amazon, transforme les essais en services commerciaux et valide la promesse aux yeux du marché.

Sur le plan technologique, Stewart Marsh identifie les antennes à formation de faisceaux (beamforming) comme l’élément déclencheur de tout l’écosystème D2D. Tout se joue en effet sur un défi physique : capter le signal très faible d’un téléphone ordinaire depuis une orbite située à des centaines de kilomètres. Deux stratégies d’ingénierie opposées y répondent.

AST SpaceMobile, constructeur et opérateur de satellites américain, mise sur des satellites dotés d’antennes de très grande surface. Sa nouvelle génération embarque des réseaux d’antennes d’environ 220 m², les plus grands jamais déployés en orbite basse, contre environ 64 m² pour la première génération. L’objectif est d’offrir, par satellite, un service plus riche qu’un simple SMS d’urgence : ses premiers satellites ont atteint des pics de débit proches de 99 Mbps directement vers des smartphones standard, et la dernière génération vise près du double, soit un vrai haut débit cellulaire 4G/5G depuis l’espace.

SpaceX suit la logique inverse : la densité, avec un très grand nombre de satellites plus simples, où la capacité de service vient du volume de la constellation plutôt que de la puissance d’un seul satellite. À plus long terme, l’approche MIMO distribué (connexion simultannée sur plusieurs antennes/satellites à la fois), qui fait coopérer plusieurs antennes réparties sur différents satellites comme une seule grande antenne virtuelle, pourrait dépasser ce compromis et multiplier les façons de connecter un terminal standard depuis l’espace.

La bataille du spectre : MSS et terrestre vont coexister

Le débat central reste celui du spectre. Deux approches s’opposent et, surtout, devront coexister. Le modèle de partenariat actuel, retenu par Starlink et AST avec leurs opérateurs partenaires, réutilise le spectre terrestre. Son avantage : il est compatible avec les terminaux déjà en circulation et offre un délai de mise sur le marché plus rapide. Ses limites tiennent aux défis d’ingénierie pour éviter les interférences et à des contraintes de capacité réelles.

À l’inverse, le spectre MSS (Mobile Satellite Service) est dédié et harmonisé, ce qui écarte le problème d’interférences. Mais pour le D2D, il n’est compatible qu’à partir de la Release 17 du 3GPP, soit, en pratique, les appareils fabriqués après 2022. Une fois le cycle de renouvellement des terminaux pris en compte, l’adoption de masse se situe donc à trois ou quatre ans. C’est l’une des raisons pour lesquelles GSMA Intelligence lit l’histoire du satellite sur un horizon de dix ans plutôt que d’un an.

Côté standardisation, les smartphones compatibles Release 17 devraient fonctionner avec les futures constellations, les évolutions Release 18 et 19 portant davantage sur le réseau. Stewart Marsh note d’ailleurs que Qualcomm a désactivé la fonctionnalité NTN sur un prochain chipset, faute de services satellitaires commerciaux compatibles à grande échelle. Pour aller au-delà du texte et de la voix vers de vrais services de données, l’enjeu sera d’améliorer les antennes satellitaires des terminaux, alors que la tendance de fond a longtemps consisté à les rendre moins chères.

Le roaming, accélérateur de la chaîne de valeur

La chaîne de valeur réunit deux industries jusqu’ici distinctes. Dans la plupart des marchés ayant lancé le service, comme les États-Unis ou l’Ukraine, un partenariat lie l’opérateur et le fournisseur satellitaire, mais l’opérateur conserve la relation client : packaging, facturation et monétisation passent par lui.

C’est là que Proximus Global se positionne en tant que “carrier’s carrier”, explique Jaymy Teh. L’entreprise transporte désormais, pour certains marchés, le trafic entre opérateurs et réseaux satellitaires en s’appuyant sur la technologie de roaming. Le principe : un utilisateur sans couverture terrestre dans son propre pays bascule sur une couverture satellitaire, exactement comme un abonné qui change de réseau à l’étranger. L’atout du roaming est sa standardisation, technique comme commerciale, éprouvée depuis vingt ans et maîtrisée par tous les opérateurs. Le règlement se fait en mode wholesale avec le fournisseur satellitaire, la monétisation retail restant du côté de l’opérateur.

Une opportunité de revenus chiffrée à 30 milliards de dollars

GSMA Intelligence évalue le marché adressable du D2D à environ 30 milliards de dollars à horizon 2035, répartis entre opérateurs et fournisseurs de constellations. La ventilation : 60 à 65 % pour le grand public, environ 30 % pour le B2B, le reste relevant du gouvernemental et de la défense.

Les données d’enquête de GSMA Intelligence indiquent que 60 % des utilisateurs accepteraient de payer davantage pour intégrer le NTN à leur forfait, avec une hausse moyenne d’environ 10 % de la dépense existante, soit deux dollars supplémentaires sur un ARPU de vingt. Les données de tarification de certains partenaires de Starlink, dont One en Nouvelle-Zélande, suggèrent même une hausse implicite d’ARPU de l’ordre de 20 à 25 %. Les stratégies divergeront selon les opérateurs : inclusion gratuite pour fidéliser, option payante, ou produit d’appel pour capter les abonnés de la concurrence.

Un service complémentaire, pas un remplaçant

Sur la nature même du service, le panel se montre lucide. Pour les prochaines années, le D2D restera une histoire de faible bande passante, autour de cinq à six mégabits par seconde, soit l’équivalent d’un réseau 3G, loin du streaming vidéo. Les limites tiennent à la quantité de spectre disponible et aux lois de la physique. Tim Hatt parle au mieux d’un service à parité avec la LTE, et non d’un “réseau 5G dans le ciel” comme le suggèrent certaines communications.

La latence, quant à elle, reste de l’ordre de quelques dizaines de millisecondes en orbite basse, gérable pour la messagerie et acceptable pour la voix. Jaymy Teh rappelle que les déploiements reposant sur la 4G et la 5G sont entièrement IP : la problématique de handover propre à la 2G et la 3G ne s’applique plus, et un appel vocal sur IP peut être préservé moyennant une latence maîtrisée.

Sur les trois prochaines années, 70 % des opérateurs mobiles dans le monde ont déjà une initiative D2D active. 2026 marquera le passage des pilotes aux déploiements commerciaux, accompagné d’une consolidation des fournisseurs de constellations et d’une montée en puissance du NTN pour l’IoT avec la Release 19. Pour Jaymy Teh, le modèle hybride s’imposera, et le roaming sera la clé du passage à l’échelle. Quant au pouvoir de fixation des prix, le panel converge : il restera entre les mains des opérateurs, qui détiennent la relation client et l’échelle, même si l’IoT pourrait suivre une logique différente.

L’angle de couverture, un faux problème de pays riches

Reste une idée reçue à corriger. Le D2D est souvent présenté comme une réponse aux seules zones non couvertes des marchés émergents. Or les données de GSMA Intelligence montrent que les trous de couverture persistent partout : en Belgique, à Londres, ou sur le trajet quotidien d’un usager à Washington, à quelques kilomètres de l’un des centres politiques les plus importants du monde. La valeur du D2D est binaire : passer de l’absence de couverture à la couverture compte énormément, où que l’on soit.

C’est précisément ce qui ouvre une lecture maghrébine et africaine du sujet. Si la disposition à payer la plus élevée se concentre dans les marchés émergents, là où les zones blanches sont les plus fréquentes et où la résilience face aux aléas climatiques pèse le plus, alors les opérateurs de la région disposent d’un levier de différenciation rarement disponible : étendre une couverture ubiquitaire sans déployer de nouvelles tours, là où l’économie du dernier kilomètre rural devient prohibitive. La question, pour le Maghreb, ne sera pas de savoir si le satellite remplace le terrestre, mais à quelle vitesse l’accès au spectre, le cycle de renouvellement des terminaux et les modèles de roaming permettront de transformer cette couverture théorique en service commercial réel.

Walid Naffati

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