L'actuTHD

Stratégie nationale de l’IA en Tunisie : annoncée depuis 2018, toujours introuvable en 2026

Le 21 juillet 2026, à Tunis, l’Association des Tunisiens des Grandes Écoles (ATUGE) présentait, lors de la troisième édition du Tunisia Global Forum, son Livre Blanc « TunisIA – Bâtir notre avenir à l’ère de l’IA ». Le document, élaboré par un comité de 22 membres, avance 41 recommandations réparties en trois axes et deux leviers, à l’horizon 2030. Sa parution invite à poser une question de fond : où en est, à côté de cette initiative associative, la stratégie nationale de l’intelligence artificielle que l’État tunisien annonce depuis 2018 ?

Un chantier ouvert en 2018, jamais clos

Le processus démarre en avril 2018, avec un événement fondateur intitulé « Stratégie nationale d’IA : libérer le potentiel de la Tunisie », assorti de la création d’un groupe de travail et d’un comité directeur. Sur ce calendrier, la Tunisie figurait parmi les premiers pays de la région à s’engager.

Huit ans plus tard, la vérification aux sources primaires donne un résultat sans ambiguïté. Le Journal officiel de la République tunisienne ne contient, à la date de publication de cet article, aucun texte, loi, décret-loi, décret ou arrêté instituant, adoptant ou publiant un document-cadre national dédié à l’intelligence artificielle. Une recherche menée sur l’intitulé exact, en arabe comme en français, ne renvoie que des mentions contextuelles de l’IA dans des programmes budgétaires de recherche, de numérisation ou de sécurité informatique. Juridiquement, la stratégie nationale de l’IA n’a pas d’existence formelle : elle demeure un cadre d’orientations politiques et sectorielles, non un texte promulgué.

Un mémorandum signé en 2022, un engagement juridique non tenu

Le calendrier des annonces intermédiaires est, lui, documenté, et il remonte loin. Le 19 février 2022, quatre ministres (Technologies de la communication, Industrie et Énergie, Économie et Planification, Enseignement supérieur et Recherche) signent, au siège du ministère des Technologies de la communication, un mémorandum d’entente sur la préparation de la stratégie nationale IA et son plan de mise en œuvre. Le communiqué officiel du ministère précise que ce mémorandum vise notamment à mettre en place le cadre législatif et juridique approprié à l’exploitation des données ouvertes et au déploiement des systèmes d’IA, ainsi qu’à organiser le cadre structurel et institutionnel du domaine et à identifier les projets numériques par secteur (santé, éducation, industrie, environnement, transport).

La suite tient en une série d’annonces sans acte instituant. En 2025, la presse évoque une « finalisation imminente » de la stratégie. En janvier 2026, elle est décrite comme « bien en marche ». En février 2026, la Loi de finances inscrit, parmi les programmes de l’année, l’achèvement de l’élaboration du plan exécutif de la stratégie et le lancement de sa mise en œuvre. Devant le Parlement, à l’automne 2025, l’exécutif indiquait encore que la stratégie était en cours d’élaboration. En juillet 2026, aux sommets de Shanghai puis de Genève, dans le cadre du SMSI, le ministre des Technologies de la communication en présentait à l’international les axes et les principes : primauté de l’humain, souveraineté des données, éthique. Plus de quatre ans après la signature du mémorandum de 2022, le cadre législatif qu’il annonçait n’a toujours pas été promulgué.

Des structures de pilotage à l’arrêt, ou jamais nées

Cette temporalité s’éclaire à la lumière du sort réservé aux structures censées porter cette transformation. Le Conseil stratégique de l’économie numérique (CSEN), placé auprès du chef du gouvernement, issu de la réunion Tunisie Digitale de Tabarka en 2013 et chargé de superviser l’élaboration et le suivi de la stratégie nationale de l’économie numérique, tenait sa cinquième réunion le 29 mars 2018, appelant alors à l’accélération de la création de l’Agence de Développement du Numérique. Depuis, aucune réunion du Conseil n’est connue publiquement, alors même que la Tunisie a changé de cadre constitutionnel, passant d’un régime parlementaire à un régime présidentiel. L’organe censé porter la continuité stratégique du numérique paraît ainsi à l’arrêt depuis plus de sept ans.

Le sort de l’Agence de Développement du Numérique (ADN) illustre le même écart entre l’annonce et l’exécution. Présentée en 2018 comme le maillon manquant du dispositif, chargée de piloter les projets numériques de l’État et de gérer une partie du fonds des TICs, cette agence n’a jamais vu le jour. Trois chantiers majeurs ouverts autour de 2018, la stratégie nationale IA, la réactivation du pilotage stratégique et l’agence d’exécution, sont ainsi restés lettre morte. Le Livre Blanc de l’ATUGE relève d’ailleurs ce fil, à travers un participant rappelant qu’un conseil stratégique existe légalement depuis 2014 et demandant sa réactivation.

Ce que documentent les comparaisons continentales

Le retard se mesure au regard du calendrier des voisins, dont plusieurs disposent d’un acte fondateur là où la Tunisie n’a que des annonces.

  • Le Rwanda adopte sa politique nationale d’IA en Conseil des ministres dès avril 2023, portée par le ministère des TIC et le régulateur, avec un bureau dédié chargé du suivi et un forum de consultation annuel. En 2026, le pays crée une agence nationale d’IA.
  • Le Kenya lance sa stratégie 2025-2030 en mars 2025, structurée en trois piliers assortis d’indicateurs de performance et d’un cadre de résultats formalisé, devenant le 16e pays africain doté d’une stratégie IA nationale.
  • Le Maroc tient ses Assises nationales de l’IA en juillet 2025 et lance en janvier 2026 sa feuille de route « Maroc IA 2030 », adossée à un budget de 11 milliards de dirhams sur 2024-2026, à un réseau physique de centres d’excellence dans les douze régions et à un partenariat industriel avec un acteur européen du secteur.
  • Le Nigeria publie sa stratégie en 2024, articulée en cinq piliers, tout en faisant l’objet de critiques d’analystes sur l’absence de calendrier détaillé et de mécanisme de financement clair.

Le point commun de ces textes : ce sont des documents d’État, portés par un ministère ou une agence, dotés d’une structure de gouvernance et, pour plusieurs, d’un financement et d’un calendrier identifiés.

Ce que le Livre Blanc traite, et ce qu’il laisse de côté

Le Livre Blanc de l’ATUGE relève d’une autre catégorie : un document de société civile, sans mandat gouvernemental ni ligne budgétaire propre. Son contenu, tel que restitué publiquement, formule 41 recommandations et cinq mesures phares. Il documente le paradoxe tunisien, 2e rang africain à l’AI Talent Readiness 2025 et 4 120 développeurs par million d’habitants, mais 88e au GAIRI 2025 et score de 0 sur 100 en politique publique IA. Il pointe le déficit de data centers, la dépendance énergétique et le risque pesant sur les métiers d’externalisation.

Sa restitution reste toutefois au registre de la recommandation. Cette prudence est en partie explicable : un texte associatif soucieux d’éviter la politisation se tient à distance des sujets qui engageraient une position sur les choix publics. Les institutions sectorielles, elles, produisent des documents plus circonscrits mais formalisés : l’Université Virtuelle de Tunis a publié en 2025 des orientations stratégiques pour l’IA dans l’enseignement supérieur, et des travaux existent sur l’IA dans l’éducation. La matière existe donc, dispersée entre acteurs sectoriels et société civile. Ce qui manque n’est pas le contenu, mais le document-cadre national censé l’assembler, et l’organe stratégique censé le porter.

L’angle mort : la maturité réelle des entreprises

Un angle mort mérite d’être souligné, car il touche au cœur de la faisabilité de toute stratégie d’adoption. La restitution publique du Livre Blanc situe le déficit des entreprises à un niveau macro : un taux d’adoption de 12,7 % des PME fin 2025, un manque de bases de données structurées et interopérables. Elle ne descend pas, en revanche, jusqu’à la réalité opérationnelle qui conditionne pourtant tout le reste. Une part importante du tissu économique tunisien ne dispose pas des prérequis les plus élémentaires d’une adoption de l’IA : nombre d’entreprises n’ont pas de CRM, et donc pas de donnée propre, structurée et exploitable, sans laquelle aucun système d’intelligence artificielle ne produit de valeur. La question de la donnée n’est pas seulement nationale, elle est d’abord interne à chaque entreprise, et elle reste largement absente du diagnostic.

À ce déficit technique s’ajoute une dimension organisationnelle rarement traitée. Dans beaucoup d’entreprises, en particulier familiales, la gouvernance se joue moins sur des processus que sur des rapports de force et des relations interpersonnelles. Or une transformation numérique qui embarque l’IA ne se réduit pas à un choix technologique : elle suppose de conduire un changement humain, de gérer la résistance du personnel, des associés et des managers. Comment une direction générale peut-elle piloter ce conflit interne lorsque la maîtrise de la communication fait déjà défaut en amont, en marketing, en relations publiques et, plus encore, en gestion de crise ? Une stratégie d’adoption de l’IA qui ignore la conduite du changement et la maturité de gouvernance des entreprises risque de rester une feuille de route sans prise sur le terrain.

Une question de méthode

Le débat tunisien sur l’IA ne souffre pas d’un déficit de compétences : le pays affiche l’une des plus fortes densités de développeurs d’Afrique du Nord et se classe au 2e rang continental à l’AI Talent Readiness 2025. Il ne souffre pas non plus d’un déficit de production intellectuelle, comme en témoignent le Livre Blanc de l’ATUGE, les orientations de l’UVT et les tribunes d’experts. Le point de bascule se situe ailleurs : dans la capacité de l’État à transformer huit ans d’annonces, un mémorandum signé en 2022 et des structures restées sur le papier, en un document-cadre public, budgété, daté et instituant, porté par un organe de pilotage réellement actif. C’est sur ce terrain, celui de l’exécution et de la gouvernance, que se joue la comparaison avec le Rwanda, le Kenya ou le Maroc, davantage que sur celui de l’ambition affichée.

Walid Naffati

Facebook Comments

Plus Populaires

To Top