
Alors que l’Union internationale des télécommunications (UIT) et l’Association mondiale des opérateurs de satellites (GSOA) ont tenu début avril un webinaire conjoint dans le cadre de leur série “Space Connect”, la technologie Direct-to-Device (D2D) s’affirme comme l’un des piliers stratégiques de la prochaine génération de réseaux mobiles. L’enjeu : connecter les 4 % de la population mondiale encore hors de portée des infrastructures terrestres, et faire converger, d’ici 2030, les réseaux satellitaires et les réseaux 6G en un système unifié.
Ce que le D2D change concrètement
Le concept est simple à comprendre : un satellite en orbite basse communique directement avec un smartphone ordinaire, sans passer par une antenne-relais au sol. Pas besoin d’équipement spécial, pas de boîtier supplémentaire. Le téléphone que vous avez dans la poche suffit.
Pendant des décennies, les réseaux mobiles terrestres ont progressé à un rythme soutenu. Aujourd’hui, ils couvrent environ 96 % de la population mondiale, mais seulement 20 % des terres émergées de la planète. Les zones rurales isolées, les corridors maritimes, les massifs montagneux, les déserts restent des angles morts. Le D2D a précisément vocation à combler ces lacunes.
Les premiers déploiements commerciaux, lancés en 2022, se sont concentrés sur la messagerie d’urgence. Depuis, la technologie a considérablement élargi la portée des services d’urgence. Mais l’ambition va bien au-delà : appels voix en temps réel, connectivité IoT sur des zones où aucune tour cellulaire ne sera jamais implantée, couverture des routes maritimes et des espaces protégés.
Satellite et 5G/6G : la convergence est en marche
Ce qui distingue la dynamique actuelle des tentatives passées, c’est l’intégration native du satellite dans les standards mobiles. Isabelle Mauro, Directrice générale de la GSOA, l’a formulé clairement lors du webinaire : “Les satellites ne sont plus séparés du mobile, ils sont devenus nativement intégrés aux standards mondiaux 5G et 6G.”
En février 2026, les experts de l’UIT ont adopté les exigences de performance pour l’IMT-2030, le cadre technique officiel de la 6G, en attendant l’approbation formelle prévue plus tard dans l’année. Ces travaux s’appuient sur le cadre IMT-2030 approuvé lors de la dernière Assemblée des radiocommunications de l’UIT en 2023.
D’ici 2030, la convergence espace-terrestre devrait être une réalité opérationnelle. Les opérateurs ne visent plus seulement à améliorer les débits ou la qualité des appels : l’objectif est de proposer des plateformes de communication et de collaboration globales, disponibles pratiquement partout.
Le spectre : le nerf de la guerre réglementaire
Le déploiement massif des constellations en orbite basse (LEO) a profondément modifié le paysage spectral mondial. Le nombre de satellites actifs a été multiplié par dix en une décennie, et les signaux de télécommunication émanent désormais d’une multitude d’objets en mouvement plutôt que d’un seul satellite fixe par réseau.
Le D2D réutilise les fréquences IMT attribuées aux réseaux terrestres, ce qui génère des tensions sur une ressource déjà très convoitée. John Giusti, directeur réglementaire du GSMA, a souligné que “l’accès au spectre IMT en basses fréquences sera particulièrement important pour garantir la capacité dans les zones rurales peuplées.”
La gestion des interférences devient un exercice de haute précision. Le Royaume-Uni, par exemple, a conduit une coordination étroite avec les pays voisins, dont la France, avant de déployer ses premiers services D2D, avec une priorité absolue donnée à la protection des utilisateurs mobiles ordinaires, y compris dans les pays frontaliers, comme l’a expliqué Chris Woolford, directeur de la politique internationale du spectre chez Ofcom.
L’Afrique au cœur de l’enjeu : l’exemple tanzanien
Le D2D est une opportunité particulièrement significative pour les marchés africains, où la densification des infrastructures terrestres reste coûteuse et lente. La Tanzanie envisage ainsi de déployer le D2D sur les itinéraires touristiques autour du Kilimandjaro et pour connecter plus d’une cinquantaine d’îles dans l’océan Indien.
Victor Kweka, responsable du spectre à l’autorité de régulation tanzanienne (TCRA), a insisté sur la nécessité d’une approche régionale coordonnée. “La mise en œuvre de ce service ne doit ni causer d’interférences ni en réclamer la protection”, a-t-il rappelé, plaidant pour des mécanismes de résolution transfrontalière rapides et transparents. Ce cas illustre un principe qui vaut pour l’ensemble du continent : le D2D ne sera viable comme levier d’inclusion numérique que si les régulateurs nationaux anticipent les enjeux de coordination régionale avant le déploiement, et non après.
Ce qu’il faut retenir
Le D2D n’est pas une technologie de niche. C’est l’un des rares cas où une avancée technique répond simultanément à trois impératifs : l’universalité de la couverture, la viabilité économique des services dans les zones non rentables, et la montée en capacité des usages. Isabelle Mauro les a résumés ainsi : ubiquité, économie, et capacité.
À l’horizon 2030, avec la 6G comme cadre de standardisation, le satellite ne sera plus un réseau de secours ou une option premium. Il deviendra une composante structurelle de toute architecture de connectivité nationale. Pour les décideurs télécoms de la région MENA et d’Afrique subsaharienne, le moment d’inscrire le D2D dans les feuilles de route réglementaires est maintenant.
Walid Naffati