
Ookla Research, la division analytique de la société propriétaire de Speedtest, a publié récemment un rapport intitulé “Beyond Download Speed: Benchmarking 5G Mobile Networks Against AI Workloads”. L’étude s’appuie sur les données Speedtest Intelligence collectées auprès de 86 opérateurs répartis dans 22 marchés d’Amérique du Nord, d’Europe, d’Asie-Pacifique, du Moyen-Orient et d’Amérique latine, pour établir un nouveau cadre de mesure de la performance des réseaux mobiles adapté aux usages de l’intelligence artificielle.
Le constat central du rapport tient en une phrase : le débit descendant (download), indicateur de référence du marketing télécom depuis deux décennies, ne dit plus grand-chose de la capacité réelle d’un réseau à supporter les charges de travail générées par l’IA. Ookla propose à la place cinq métriques : la capacité d’upload, la latence multi-serveurs, la latence sous charge, la latence vers le cloud et la gigue (jitter).
Pourquoi le download speed ne suffit plus
Historiquement, les réseaux mobiles ont été dimensionnés autour d’une hypothèse simple : les utilisateurs consomment beaucoup plus de données qu’ils n’en produisent. C’est la logique du ratio 90/10 entre débit descendant et débit montant qui caractérise la majorité des déploiements 5G actuels.
L’IA générative bouleverse cet équilibre. Un prompt envoyé à un modèle de langage, une commande vocale, un flux vidéo capté par des lunettes connectées : toutes ces interactions transitent d’abord vers le haut, vers un serveur d’inférence, avant qu’une réponse ne redescende. Selon les données Ericsson citées dans le rapport, le trafic texte des LLM tourne déjà autour d’un ratio 29/71 upload/download, contre un ratio proche de 50/50 pour l’IA vocale conversationnelle et l’IA agentique, et environ 40 % d’upload pour la vision multimodale et la réalité augmentée.
Ookla distingue cinq grandes familles d’usages IA sur mobile, chacune avec ses propres contraintes réseau :
- Les interactions texte avec des LLM (usage dominant aujourd’hui)
- L’IA vocale conversationnelle, très sensible à la gigue
- La vision multimodale et la réalité augmentée, gourmandes en upload et en latence
- La vidéo générée par IA, principalement descendante
- L’IA agentique, qui maintient une connexion active en permanence, sans intervention humaine

L’upload, angle mort le plus persistant des réseaux 5G
C’est la conclusion la plus nette du rapport : la part de capacité réseau allouée à l’upload reste faible, et recule dans plus de la moitié des marchés étudiés. Sur les 22 marchés analysés, l’opérateur type ne consacre qu’environ 10 % de son débit total à la voie montante.
[INSÉRER ICI : capture d’écran “Most Markets Allocate Less than 15% of 5G Throughput to Upload”]
L’Indonésie arrive en tête avec 23,9 % de part d’upload, suivie de l’Allemagne (15,6 %) et de la Thaïlande (14,2 %). À l’autre extrémité, les États-Unis affichent la part la plus faible du panel, à 5,1 %, devant la France (5,8 %), le Brésil (5,7 %) et les Émirats arabes unis (5,6 %). Ookla souligne toutefois que cette part relative n’est pas le meilleur indicateur : un opérateur au débit total élevé peut délivrer un upload absolu confortable même avec une faible part allouée à la voie montante. C’est le cas des Émirats et des États-Unis, qui figurent parmi les réseaux les plus performants du panel en valeur absolue malgré une allocation modeste.

En valeur absolue justement, e& (Émirats arabes unis) domine le classement avec 57,5 Mbps de débit montant médian, soit plus de quatre fois la performance du meilleur opérateur américain. Les trois opérateurs sud-coréens se situent entre 44 et 48 Mbps, portés par un déploiement homogène de la bande C en TDD.
Sur la cible de 20 Mbps requise pour l’IA multimodale et la réalité augmentée, seuls dix marchés sur 22 l’atteignent, et moins de la moitié des 86 opérateurs du panel.
Autre signal préoccupant relevé par Ookla : la part d’upload a stagné ou reculé dans 12 des 22 marchés entre 2023 et 2025. L’Indonésie enregistre la baisse la plus marquée (près de 5 points), suivie des États-Unis et de l’Espagne (-2,9 points chacun). L’Allemagne fait figure d’exception avec une progression de 2,4 points, portée par des investissements ciblés en spectre, en architecture 5G Standalone (SA) et en agrégation de porteuses.

La latence tient sous conditions normales, mais s’effondre sous charge
Le rapport fixe des seuils indicatifs de performance pour chaque modalité IA, croisant débit d’upload médian et latence multi-serveurs.
[INSÉRER ICI : capture d’écran “Indicative AI Workload Network Performance Thresholds”]
Pour les usages qui dominent aujourd’hui le trafic mobile (LLM texte, vidéo générée, IA agentique), la situation est globalement rassurante : les 22 marchés respectent le seuil minimal de latence de 100 ms, et 18 d’entre eux atteignent la cible de 50 ms. Seuls la Corée du Sud (53 ms), l’Inde (51,6 ms), les États-Unis (50,5 ms) et l’Espagne (50,2 ms) restent en retrait, un résultat qui tranche avec leur bon classement sur le débit descendant.
Pour l’IA vocale conversationnelle, la cible de 40 ms n’est atteinte que par 13 marchés sur 22, Singapour (24,6 ms) et les Émirats arabes unis (31,1 ms) en tête. Pour la vision multimodale et la réalité augmentée, en revanche, aucun marché ne respecte la cible de 10 ms, et seul Singapour se situe sous le seuil minimal de 30 ms. Cette modalité reste, selon Ookla, hors de portée des réseaux 5G actuels à l’échelle mondiale.

Le rapport introduit également un “ratio de dégradation”, qui compare la latence sous charge (réseau pleinement sollicité) à la latence de référence. Ce ratio varie de 3,7x au Royaume-Uni et en Indonésie jusqu’à 11,4x en Thaïlande. Ookla observe que les écarts entre opérateurs d’un même marché peuvent être aussi larges que les écarts entre marchés : au Royaume-Uni, EE affiche une latence sous charge (meilleur cas) de 119 ms quand O2 atteint 305 ms, sur le même marché national.
Le chemin vers le cloud, nouveau maillon critique
Dernier axe du rapport : la latence entre le réseau mobile et l’infrastructure cloud où s’exécute l’inférence IA (AWS, Azure, Google Cloud, Oracle Cloud Infrastructure). Cette portion du trajet échappe en partie au contrôle des opérateurs, qui n’influencent que le peering et le routage vers les points d’interconnexion des fournisseurs cloud.
Le Brésil se distingue nettement du reste du panel, avec une latence cloud médiane comprise entre 149,7 ms et 163,6 ms selon les fournisseurs, un résultat attribué par Ookla à la concentration des infrastructures cloud autour de São Paulo et à la fragmentation du marché des FAI locaux. À l’inverse, l’Europe affiche la latence cloud la plus faible du panel, l’Allemagne atteignant AWS en 42,2 ms.
Le choix du fournisseur cloud peut, à lui seul, faire basculer la viabilité d’un usage IA en temps réel. En Australie par exemple, l’écart entre AWS (69,3 ms) et Oracle Cloud Infrastructure (165,9 ms) atteint près de 97 ms au sein d’un même marché.
Ce que cela signifie pour les opérateurs
Ookla identifie quatre priorités d’investissement pour préparer les réseaux mobiles à la montée en charge de l’IA :
- Rééquilibrer la liaison montante, via le déploiement du 5G Standalone, l’agrégation de porteuses en upload et la coordination des trames TDD.
- Réduire l’écart de latence sous charge, en intégrant la latence sous stress et la gigue cloud aux indicateurs de qualité de service, au-delà du seul débit.
- Traiter le peering cloud comme une composante à part entière de l’infrastructure réseau, via des accords de peering direct avec les hyperscalers.
- Préparer la prochaine vague de modalités IA (vision multimodale, IA agentique lourde, IA physique), notamment via le réseau slicing 5G SA et les architectures convergentes AI-RAN, un domaine où l’Alliance AI-RAN (plus de 100 membres) travaille à des standards communs, avec des investissements déjà engagés par Nvidia, Nokia et Ericsson.
Le rapport souligne enfin qu’aucun des marchés étudiés, y compris les plus avancés en matière de débit descendant, ne remplit aujourd’hui l’ensemble des critères nécessaires aux usages IA les plus exigeants comme la réalité augmentée en temps réel. Le classement des réseaux les plus “prêts pour l’IA” ne recoupe pas systématiquement celui des réseaux les plus rapides en download, un signal qui devrait, selon Ookla, faire évoluer la manière dont les opérateurs communiquent sur la qualité de leurs réseaux.
Walid Naffati
Source : Ookla Research, “Beyond Download Speed: Benchmarking 5G Mobile Networks Against AI Workloads”, juillet 2026. Données Speedtest Intelligence collectées en 2025 auprès de 86 opérateurs dans 22 marchés.